Aubigny 2001

                      Académie Berrichonne

                          Séance solennelle

                          Aubigny-sur-Nère

                                  Samedi 12 mai 2001

                   

                    Professeur Maurice Bazot

              Éloge de Louis Leprince-Ringuet


"La terre se referma sur sa dépouille, l’éternité et l’oubli le pressèrent de tout leur poids : le soir même, l’indifférent passait sur sa tombe ; hors pour (ses proches), c'était déjà comme s'il n'avait jamais été". [1] Ainsi Chateaubriand souligne-t-il l’évidence de l’inconstance de l’homme, si prompt après un deuil " à former d'autres liaisons, à prendre d'autres habitudes, tant notre vie est peu de choses, même dans le coeur de nos amis" [2]...

Une heureuse tradition des sociétés de gens de lettre, de savants ou d'artistes entend s'inscrire en faux contre cette tendance en rendant hommage à ses trépassés. Aujourd'hui, notre insigne compagnie évoque le souvenir de trois personnalités qui à des titres divers honorèrent l’Académie berrichonne.

Je dois à notre président - et je l’en remercie vivement - le privilège d'évoquer la mémoire de Louis Leprince-Ringuet, de l’Institut, membre de l’académie des sciences et de l’Académie française.

Louis Leprince-Ringuet est mort le 23 décembre 2000, à trois mois de sa centième année. Homme de science, homme de culture, homme de foi, européen convaincu, engagé sur de nombreux fronts - dont celui de l’environnement, il eut une existence pleine qui lui permit finalement d'écrire : "Non, je ne regrette rien".

Des regrets, il aurait pu en avoir lorsque la volonté paternelle contrecarra ses projets de carrière. D'une sensibilité à fleur de peau, il avait le désir de faire l’Académie des beaux-arts et de devenir architecte -1'architecte (n'est-il pas celui qui) bâtit, pour ainsi dire, les idées du poète, et les fait toucher aux sens" ... Mais son destin scientifique était scellé depuis son berceau. Son père, Félix Leprince-Ringuet, directeur de l’école nationale supérieure des Mines de Paris, l’avait très tôt condamné à entrer à Polytechnique "ou du moins - à s'y présenter" précise-t-il. Il ajoute : " lorsque petit bébé j'étais dans mon berceau, enveloppé de langes, mon père mit sa ceinture de polytechnicien autour de moi et me photographia ainsi. Cette voie ainsi toute tracée le conduisit successivement au collège Saint Joseph à Arras, au lycée Henri Poincaré à Nancy, au Collège Stanislas puis au lycée Louis le Grand à Paris.

Il donne une description précise de l’ambiance qui régnait alors. "Le concours s'effectuait à une époque extraordinaire : délivrés de la tension permanente et pénible de la guerre (il s'agit de la première guerre mondiale), il y avait chez ceux qui avaient échappé aux tranchées un désir de vie et d’existence joyeuse peu compatible avec les études monacales de la taupe et de l’hypotaupe". Après avoir compromis ses chances d'être admissible avec un 4/20 à la première composition de mathématiques, il se rétablit au fur et à mesure des épreuves suivantes, pour finalement être admis 204e sur 214, classement qui ne laissait pas prévoir un si grand destin. Avec le recul, l’ambivalence initiale à l’égard de la discipline scientifique laissait la place à un enthousiasme que révèle cette affirmation : "Merci Louis le Grand qui m'a permis de me lancer dans une existence passionnante".

Élève à l’école Polytechnique, puis à l’École supérieure d’électricité (1920-1923), il entre dans la carrière, passant sa vie à étudier la science, à essayer avec ses élèves de faire progresser la physique de la matière. L’exposé des multiples fonctions qu’il exerça, simultanément ou successivement, donne le reflet de son intense activité scientifique. Ingénieur des télégraphes, spécialiste des câbles téléphoniques sous-marins (1925/29), collaborateur du duc Maurice de Broglie au laboratoire de physique des rayons X, professeur à l’école polytechnique (chaire de physique) (1936/1969) et au collège de France (chaire de physique nucléaire) (1959/1972), commissaire à l’énergie atomique (1951/1971), président du conseil scientifique de Centre européen de recherches nucléaire (1964/1966), Président de la société française de physique (1956).

Ses travaux lui valurent une notoriété scientifique nationale - il devient membre de l’académie des sciences dès 1949 - et internationale. Ce n'est pas le lieu d'en détailler ici le contenu. Citons simplement ses études sur les transmutations nucléaires, sur le rayonnement cosmique et ses effets secondaires. En 1943, dans le laboratoire du Centre national de la recherche scientifique du pic du midi de Bigorre, dans les Pyrénées, il fit la découverte des particules de ce rayonnement - les mésons lourds -. Depuis 1958, avec l’abandon des centres de montagne, il travailla avec les grands accélérateurs de particules construits en Europe à Saclay, et à Genève en particulier. Il s'agit là de l’étude des interactions nucléaires à haute énergie dans le but de connaître la structure de la matière (pour faire simple, je dirais qu'il s'agit d'abord de casser les noyaux des atomes, de photographier en stéréoscopie les événements, puis d'analyser et d’interpréter les résultats). L’exploitation de millions de données groupa autour de Louis Leprince-Ringuet, dans ses deux laboratoires de l’École polytechnique et du Collège de France, pas moins de 200 personnes, dont une quarantaine de docteurs es sciences ! et ce jusqu'en 1971.  À partir de cette date - et sans totalement abandonner ce qui occupa l’essentiel de sa vie, il réserva une place encore plus importante à la réflexion, à l’écriture, à l’action, à l’engagement socioculturel et religieux.

Sur la vingtaine d’ouvrages signés de son nom, six sont consacrés à une "échographie" de la France -c'est le terme qu'il emploie- de l’Europe et du monde. Il faut lire ce panorama critique de notre société paru sous des titres parfois peu académiques. Dans "Le grand merdier", il décrit avec clarté et lucidité le paysage mondial qui conditionne implacablement notre existence, au-delà des bagarres manichéennes et stériles des politiques, du matraquage de la publicité et du "chobizeness” "(sic). Vieille de 25 ans, son approche critique reste d'une étonnante actualité. En 1985, il met à nouveau "Les pieds dans le plat" [3]: c'est le titre d'un ouvrage où il dénonce avec encore plus de vigueur les travers de notre société, les corporatismes, l’usage abusif des grèves, l’absentéisme, le pacifisme "bêlant", les fonctionnaires de la décadence, les défauts du système éducatif, le règne des psys, la désinformation et la disqualification par la dérision en usage dans certains médias. Cette observation sans complaisance du monde actuel conduisit ce pourfendeur des avantages acquis à être à son tour victime d'un procès d'intention. En 1983, lors d'une émission télévisée, un animateur très connu lui décocha en direct, "d'une voix solennelle et méprisante" : "Vous pourriez porter une chemise noire et créer des camps de concentration...

C'était bien mal connaître un homme soucieux du bien d'autrui et de son pays, mais ne souhaitant pas - sans diagnostic préalable -proposer de solutions tirés d'une expérience à la fois scientifique et humaine. Ainsi, la collaboration avec l’élite des chercheurs nationaux et internationaux l’avait-t-elle conforté dans l’idée qu'aucune découverte n'est possible sans "imagination créatrice, équilibre, rigueur, sens du réel," travail, formation rigoureuse, bannissant l’idée démagogique d'une parfaite égalité des êtres et des chances. Ainsi, les exigences éthiques, matérielles et financières de la recherche de haut niveau avait-elle conforté chez lui l’évidence d'une nécessaire construction de l’Europe, dont le corollaire principal serait la prévention des conflits, des guerres et des dégâts liés à un gaspillage et à une pollution tous azimuts. Ainsi, les méfaits de la désinformation médiatique l’avaient conforté dans la conviction qu'il ne faut pas tout laisser-faire, ni tout laisser dire sans réagir et -entre autres exemples- à la création d'un comité pour la défense des consciences à la télévision. La composition multidisciplinaire et pluriconfessionnelle de ce groupe témoignait, au-delà des apparences, d'un esprit de tolérance et une haine des racismes (le petit bonhomme qui l’insulta n'y fut pas sensible!).

Le problème religieux fut constamment présent au cours de son activité, car, dit-il, "la science est athée". Notre époque de sciences, de développement, de technologie, "nous modèle, nous forme et nous déforme, nous manipule avec une puissance admirable ou effrayante; car notre pensée est transformée, elle suit le progrès, elle évolue rapidement même chez ceux qui lui sont le moins directement soumis" [4] . Par son esprit, par sa méthode rationnelle, la science s'applique à tout ce qu'elle peut appréhender. Si une permanente remise en question est essentielle dans ce domaine particulier, elle a fait tache d'huile, accentuant le fossé entre les générations, le rejet, le refus des traditions, des anciennes formes d'éducation, de l’autorité classique. Sur-occupés, étouffés par la vie, sollicités de partout, en proie aux inquiétudes du monde moderne, surpopulation, pollution, réchauffement de l’atmosphère, les journées passent sans laisser le temps de méditer sur notre condition. L’homme n'a plus de bouée pour accrocher ses convictions. Pourtant le désir de la découverte et de la connaissance est une des plus belles aspirations de l’homme, avec pour conséquence l’utilisation, au mieux, des progrès de la science. Pour Louis Leprince-Ringuet, l’équilibre, "variable dans sa nature selon les individus, exige pour chacun une vision de son existence éclairée par un potentiel de progression et une espérance". C'était pour cet homme de foi l’espérance chrétienne : pour lui, "les scientifiques poursuivent l’oeuvre du Créateur, ils ne saurait se substituer à lui". Il concrétisait sa croyance en devenant un membre éminent de l’Académie pontificale des sciences (1961) et président d'honneur de la Fondation des monastères.

Il fut couvert d'honneurs, de titres et de décorations. On connaissait son tempérament artiste ; féru de musique, il présida longtemps aux destinées des "Jeunesses musicales de France" ; peintre, il exposa ses toiles une douzaine de fois à Paris et en province. On le savait engagé, homme d'action. Il était connu - dit de lui une brève biographie, "pour sa simplicité et son humour". La réalité semble plus complexe, si l’on se donne la peine de le lire et de prendre la mesure d'un caractère à l’origine entier et altier, qu'il modula sous l’effet de l’expérience et des souffrances de la vie (il perdit une première épouse et, accidentellement, l’un de ses sept enfants). Jeune, écrit-il, j'étais "méchant, caustique, acerbe, dans mes jugements et dans mes dessins. La critique perforante, blessante me comblait de joie". Dans une complémentarité manichéenne, sa sensibilité affective "le portait vers l’admiration inconditionnelle de ceux qui trouvaient grâce à ses yeux par leur simplicité et leur authenticité". Il lui arriva d'être cinglant, parfois cruel envers les insuffisants, ou les suffisants. "Sans le renfort de l’affection - poursuit-il - je me serais desséché dans l’acidité et la sincérité incisive. À la lumière de la vie, j'ai compris que l’essentiel se trouve dans une attitude bienveillante et chaleureuse, que le prochain devient meilleur et plus heureux si l’on est capable de le considérer avec un certain regard, regard qui fait fondre les hostilités, adoucit les réticences, élimine la haine et les méchancetés.

Ainsi Louis Leprince-Ringuet avait-il progressivement accédé à une sereine humilité, dans l’acceptation inconditionnelle d'autrui. Avec le recul, il avait aussi pris conscience que seul compte l’apport à la longue chaîne du produit de la connaissance. Le scientifique, l’homme lui-même ne compte plus, "une fois que le maillon qu'il a contribué à ajouter n'est plus qu'un élément anonyme de cette chaîne" (Douzou). Sage évolution et grande leçon qui ne peut qu'inciter chacun d'entre nous à la réflexion.



[1]  Chateaubriand : René (1802).


[2]  Chateaubriand : Atala (1801).


[3] Les pieds dans le plat, Flammarion, 1985

[4] Jésus. Hachette 1971

 
Dernière modification : 27/12/2014
 
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