Berthe Morizot


                                           
BERTHE MORISOT

                                          ou la quête de la grâce sur terre

                   

                       par Antoine Corneloup, membre de l'Académie du Berry

           

            En 1872, Puvis de Chavannes affirmait que "ce que Berthe Morizot
faisait était d'une finesse et d'une distinction à rendre les autres malheureux et qu'il allait rentrer chez lui avec dégoût".


            Fille d'un haut fonctionnaire dans cette fin de la Monarchie de juillet, elle est  née à Bourges en 1841 alors que son père était Préfet du Cher ;
elle appartient à la bourgeoisie conventionnelle d'autant que son père est Orléaniste. Avec l’avènement de la seconde République, ce Préfet monarchiste démissionne en 1848.Il se reclassera et sera même à la Cour des Comptes pendant le Second Empire…


Tiburce Morisot est loin d’être  insensible à l'art; d'une famille d'ébénistes, il aime les jolies choses et aura l'intelligence de considérer les goûts de sa fille comme une ouverture. La Mère de Berthe était fort jolie femme; Philippe Huisman (édition Polychrome) raconte qu'il y avait deux frères nommés Lajeunesse employés à la Préfecture de Limoges où Tiburce Morisot sera en poste; L'un d'eux, un matin, répond à l'autre par les salutations d'usage : "j'étais malade ce matin, mais j'ai vu passer Madame la préfète et je me suis senti tout de suite mieux"…


Nous sommes dans une époque "lourde", celle décrite par Hugo dans "les Misérables" ou Gogol dans "les âmes mortes" ;

De grands changements se profilent :

- en 1819 Schopenhauer  écrit "Du monde comme volonté et comme détermination »

- quelques années plus tard, Edison éclaire pour la première fois un quartier à l'électricité, le chauffage apparait à tous les étages,



- les femmes prennent leur indépendance – c'est un véritable combat notamment celui mené par George Sand,


- la peinture elle-aussi va s'émanciper, exit l'Académisme.


Depuis le Moyen-Age, la peinture est forcément académique étant un outil du pouvoir, parfois de propagande, souvent un attribut de sa puissance (on pense notamment aux peintres espagnols du 15è siècle).

La réforme qui s'annonce passe par un combat pour une liberté, un anti-conformisme, une légèreté et une poésie en dehors de ces schémas de pouvoir.


La musique connaît aussi une de ses apogées avec Verdi et Wagner;


Berthe possède cette légèreté (mais nous verrons que c'est une personnalité en contrastes); peut-être lui vient-elle de son grand-oncle Fragonard; elle a cette parenté avec le grand-siècle, l'auteur du fameux " Le loquet" avec les joues des amants rougies de désir…


Berthe suivra avec assiduité l'école de Guichard,  peintre d' Histoire qui mettra ses parents en garde: "vous rendez-vous compte, avec des natures comme celles de vos filles, ceux ne sont pas des talents d'agrément dont on les dote. Dans le milieu de la grande bourgeoisie qui est le vôtre, ce sera une révolution, je dirais même presque une catastrophe".

L’ Ecole des Beaux-Arts ne sera ouverte aux femmes qu'en…1897 !.


Avant que son élève n'aille faire des copies au Louvre, Guichard va lui enseigner des exercices longs et fastidieux avec une seule couleur; la tradition de formation de l'époque passe par des cours longs et rébarbatifs –académiques- avant de laisser s'exprimer la créativité explique Dominique Bona (Berthe Morisot- portrait de la femme en noir), il faut acquérir la méthode.

C'est Fantin-Latour et Corot qui feront éclore la résonnance de Berthe Morisot. Au lieu des exercices rébarbatifs, ils lui enseignent : "Fais ce que tu sens, ce que tu vois, ce que tu voudras";


Les futurs Impressionnistes ont pour la plupart été élèves des Beaux-Arts mais aucun n'en possèdera jamais le diplôme. Berthe Morizot est attirée irrésistiblement par ces jeunes gens sans réputation ni médaille. Pour l'époque, elle est dans l'anti-chambre de l'anticonformisme.


Elle rencontrera dans la "bande" Eugène Boudin qui l'emmènera au Havre lui montrer le ciel; "Nager en plein ciel, arriver aux tendresses de nuages, suspendre ces masses au fond bien lointaines dans la brume grise, faire éclater l'azur" : tels sont les mots qui lui parlent.


Berthe gardera dans ces expériences la force du mystère dans l'art; tout ne doit pas être dit…


Ces artistes qui ne sont pas académiques se retrouvent notamment parce qu'ils exposent ensemble dans les salons nationaux, mais n’étant pas académiques, ils ont des galeries à part dites "des refusés"; Edouard Manet expose en 1865 la toile "Olympia" qui fait scandale. L'œuvre représente une prostituée semblant issue d'un harem s'apprêtant à prendre un bain ; le tableau fait ressortir le contraste entre la femme blanche et la femme noire. Le regard fixe le spectateur, une main cache le sexe et l'on y voit l'amour passion remplacé par l'amour vénal…Certes,il s’agit d’  une provocation mais surtout une représentation de la prostitution sous le Second Empire.

La référence à la Vénus d'Urbin de Titien est évidente, mais il y a chez Manet un côté frondeur tout en étant charmant avec son physique de dandy de bonne famille.

La critique y voit une oeuvre "faisandée" (Paul de Saint-Victor).


Manet est attiré par Berthe, mais non par un coup de foudre; ils échangent entre confrères avec somme toute une supériorité masculine due à l'époque et aux années qui les séparent.

La jeune femme est séduite par son anti-conformisme, mais ne veut perdre son indépendance.


En 1869,
Berthe a 28 ans à une époque où les jeunes filles se marient en général avant 20 ans : il est mal vu qu'une jeune femme qui a tout pour elle ne soit pas mariée et qu'elle n'ait pas vraiment envie de l'être !

Les conventions sociales la font douter de son travail et douter d'elle-même.

C'est dans ces années que lors d'une exposition le critique du Figaro Albert Wolff titrera "le salon de  six aliénés dont une femme ».

De son coté Edouard Manet est déjà marié avec une Hollandaise,
ils vivent avec le fils de celle-ci dont on ne connaîtra jamais vraiment l'identité du Père.

Berthe écrit à sa sœur : "Mardi j'ai vu l'ami Manet, il n'a rien pu être échangé entre nous sur le ton léger; et puis vraiment cette famille n'est guère séduisante et les deux frères ont failli se donner des calottes".

Manet est en première ligne de ce groupe républicain, anticlérical que la critique conformiste attaque : "le même dédain de tout ce qui constitue une œuvre d'art avec cette circonstance aggravante toutefois que M. Manet le fait exprès pour attirer l'attention de la critique, tandis que M. Puvis de Chavannes est un naïf".

"Berthe Morisot –comme beaucoup- a besoin d'être admirée pour aimer, de sentir une force, une audace et il n'est rien qu'elle prise autant que l'indépendance, rien qu'elle ne veuille éperdument imiter comme l'art d'être soi-même, sans timidité ni complexes" (Dominique Bona).

L'histoire dit que Berthe était aussi très attirée par Puvis de Chavannes, mais que ses parents l'auraient trouvé trop républicain et "sauvage" : il préfère la peinture et la paix de l'atelier à la vie de famille.


C'est dans ce contexte que la guerre arrive;

Napoléon III déclare la guerre aux Prussiens dans cet été 1870 : c'est la défaite très rapide de Sedan.A la fin de cette terrible guerre qui a vu le siège de Paris pendant près de sept mois, Berthe accepte la demande en mariage …du frère du peintre Manet, Eugène Manet : "un mélange de bonne éducation et de bohème, de principes bourgeois et de style artiste, de convention et d'audace" il est "propriétaire" et n'a pas d'autre activité. Il est le frère de quelqu'un qu'elle admire éperdument.


Berthe peut exercer sa passion –la peinture-.et quelques personnes éclairées y croient; non pas la critique mais des marchands d'art. : les Durand-Ruel et plus tard Kahnwiller qui ont tant fait pour la promotion de la peinture et peut-être même formé le goût.


Paul Durand-Ruel fils d'un cartonnier possède un réseau de relations internationales et
aime qu'on l'étonne et qu'on bouscule ses goûts; pendant la guerre de 1870 il était à Londres et a fait la promotion des Monet, Degas, Pissarro, Sisley, Renoir et autres ; c'est lui qui "vend" la rupture avec les maîtres d'autrefois, avec l'Académisme, avec les traditions…

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Cela ne va pas tout seul; l'ancien professeur de Berthe, le peintre Guichard dira lui-même : "on ne vit pas impunément avec des fous, il faut absolument que votre fille rompe avec cette nouvelle école dite de l'avenir".

Berthe n'en fera rien; très indépendante, elle doute alors que sa technique soit
enchanteresse;

Son touché est très féminin, l'harmonie des couleurs est douce dans des tons pastels;

L'absence de délimitation brutale rapproche les plans ou les différents éléments du tableau et contribue à une impression d'aisance et de sérénité. Dans ses tableaux il y a des masses, des valeurs, des couleurs mais le dessin est toujours enveloppé, vaporeux.

Elle suggère plus qu'elle ne trace; les formes ne sont jamais délimitées et des recherches sur l'éclairage donnant une lumière chaude, automnale.



Dans les années 1875, 1880, Berthe Morisot continue à voir spécialement Degas et Monet et la famille devient très amie aussi avec Mallarmé, le romantique, l'idéaliste et l’admirateur Quand il écrit à Berthe Morisot, il mentionne ainsi  l'adresse au facteur :

"Sans te coucher dans l'herbe verte Naïf distributeur, mets-y Du tien, cours chez Madame Berthe Manet, par Meulan, à Mézy".


La question des liens entre les Impressionnistes et les Romantiques mérite d'être posée.

Jacques Le Rider, Professeur à l'Ecole pratique des Hautes Etudes explique que le romantisme se nourrit d'idéalisme, d'appel à l'absolu, d'inconscient…Le mouvement a voulu –lui aussi- couper avec l'académisme, le rationalisme des Lumières, -Goethe parlait de maladie romantique-.


Pour les Romantiques, le rationalisme "s'est coupé de la nature, et de la sensibilité au profit de l'entendement"
Universitaire et poète, curieux de tous les arts, Mallarmé était en communion de pensée avec Berthe Morisot dont l'audience était très limitée. Degas voulait appeler le groupe non-pas les Impressionnistes, mais les Intransigeants. Un souci du perfectionnisme anime Berthe Morizot, toujours insatisfaite de son travail; elle conduira jusqu'à l'extrême l'idéal artistique dont elle est habitée.


A 37 ans, Berthe mettra au monde sa fille Julie; certains prétendent que sa fille Julie sera son seul amour.


En 1878,Edouard  Manet a dû quitter son atelier de la rue de Saint-Petersbourg; outre la critique qui continue à l'étriller, il est affecté par la mévente de ses œuvres et la maladie.

Une de ses relations Ernest Hoschedé a fait faillite; le débiteur possédait plusieurs toiles dont la "Femme au Perroquet" (aujourd'hui au Metropolitan Museum) et "la chanteuse des rues" (Museum of fine arts, Boston); les tableaux seront bradés respectivement 450 et 700 francs…

De plus, Manet est malade; son rhumatisme est le symptôme d'un mal redoutable
alors incurable; la syphilis.

Pourtant, sa sensualité est intacte; on a l'impression qu'il caresse le corps de ses représentations ( "Femme à la jarretière", "Femme au tub", "Nu vu de dos"…)Son mélange "jus de pruneaux" donne toujours ses lumières inimitables.

A Pâques 1883, il s'alite pour ne plus se relever. On l'ampute de la jambe gauche, mais il meurt dans d'abominables souffrances le 30 avril à l'âge de 51 ans.

"Tout un passé d'amitié et de jeunesse s'effondrant, tu comprendras que je sois brisée" écrit Berthe à sa sœur.

"Fixer quelque chose de ce qui passe"; son obsession d'artiste prend tout son sens dans ses années où Berthe Morisot sent que son corps se déforme avec les années; obnubilée par la fuite du temps, elle se représente dans  deux sanguines peintes au fusain et à l'aquarelle sans concession en 1890 alors qu'elle n'a pas encore 50 ans.

Son mari malade lui-aussi s'éteint en avril 1892 alors que Julie n'a que 14 ans.


S'en suivent des périodes de profonde tristesse et de satisfactions, de pessimisme radical et d'accomplissement dans la vie de l'artiste. Désabusée, elle  trouve du réconfort auprès de sa fille et reçoit  une certaine reconnaissance de son œuvre.

Bien que démoralisée parfois, elle reste tendue vers son art et organise une exposition en 1892; la Chronique des arts lui rend hommage : "un ensemble d'une rare délicatesse où revit l'art impressionniste de Manet, affiné, quintessencié par une nature de femme qui lui imprime un cachet particulier de goût et d'élégance".


Berthe Morisot s'exprime –enfin- sur sa vision des femmes et c'est en cela qu'elle rejoint –une autre Berrichonne, Georges Sand : "nous valons par le sentiment, la vision plus délicate que celle des hommes et si, par hasard la pose, la pédanterie, la mièvrerie ne viennent à la traverse, nous pouvons beaucoup".


Dans ces années, Berthe Morisot peint "le Cerisier", "Jeanne Potillon", "Jeune fille à l'éventail", des sujets presqu'exclusivement féminins, mais elle se plaint souvent de "ne pas bien travailler".

Pourtant plus elle peint, plus s'accentue l'effet de légèreté et de souplesse de ses tableaux.

Le poète irlandais George Moore l'écrivait : "Ses toiles sont les seules toiles peintes par une femme qu'on ne pourrait détruire sans laisser un blanc, un hiatus dans l'histoire de l'art".


En mars 1895 alors qu'explose l'affaire Dreyfus et que le Tsar Nicolas II est en visite à Paris, Berthe Morisot s'éteint d'une pneumonie. Athée, elle sera enterrée sans cérémonie dans le caveau Manet au cimetière de Passy.


Sa fille Julie ira vivre avec ses cousines sous l'œil protecteur de Mallarmé. Elle épousera en 1900 Ernest Rouart (fils d'Henri Rouart- peintre et collectionneur-) alors que sa cousine épouse la même année Paul Valery.


En mars 1896 est organisée une rétrospective à la galerie Durand-Ruel;

Mallarmé qui décèdera peu après lui adresse dans le catalogue un dernier hommage :

"Tant de chers tableaux irisés évoquent la fluidité, fragiles et purs, Primesautiers, ils peuvent attendre avec le sourire futur…" "une magicienne".



                                                                                  Antoine CORNELOUP

                                                                        Membre de l'Académie du Berry.

 
Dernière modification : 03/04/2011
 
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