Réponse Bazot/Robineau


Discours de réponse au général Robineau,

par le médecin général inspecteur Maurice BAZOT.

Monsieur le Président, mon colonel, Chère consœur et chers confrères, Mmes, Mrs, chers amis,

Mon général, mon cher Lucien,

        Vous venez de séduire l’assistance par un discours tel qu’on les espère en cette enceinte ; brillant, précis, documenté et non dénué d’humour, même si cette heureuse tendance de votre esprit ait été aujourd'hui tempérée par la solennité de la circonstance.

        Avant de vous adresser la réponse d’usage, je voudrais d’abord formuler quelques  remerciements :

- aux membres de notre haut conseil, qui ont bien voulu, sur ma proposition, accepter votre candidature ;

- à notre dévoué clavaire, Philippe Deloup qui a organisé de main de maître cette séance ;

- et surtout au colonel Adrien, commandant la base ;


 

        Mon colonel

Malgré l’importance de vos charges prioritaires, vous avez bien voulu mettre à la disposition de l’Académie vos locaux, et assister personnellement en ce début de WE à notre séance, mettant à mal l’impatience familiale. Pour avoir été confronté souvent à la même situation lorsque je commandais l’École du Val-de-Grâce, je sais ce qu’il en est.

Soyez assuré, ainsi que tous vos collaborateurs impliqués, le lieutenant-colonel Dedieu, le lieutenant Naud  en particulier, de notre très vive gratitude.

Grâce à votre obligeance, nous avons retrouvé, Lucien Robineau et moi, notre uniforme et la grande famille des armées.


 

        En effet, nul ne l’ignore plus désormais dans l’auditoire, notre dernier candidat à l’Académie est général. 


 

Ingénieur diplômé de l’École de l’Air en 1953, général de brigade aérienne le 1er avril 1982, il a poursuivi dans l’armée de l’Air une carrière complète d'officier pilote de chasse.

        J’en rappelle brièvement les étapes, en particulier pour  les militaires présents dans cette salle :

- admission à l’École de l’air en septembre 1951 ;

- commandant d'escadrille et d'escadron en Algérie entre  novembre 1954 et mai 1963, au cours des opérations désormais appelées de guerre ;

- commandant de la 12ème escadre de chasse à Cambrai (1966-68); 

- commandant de la base aérienne de Clermont-Ferrand - Aulnat (1976-78) ;

- chef d'état-major de la Région aérienne Atlantique (Bordeaux (1978-80) ;

- directeur de la Circulation aérienne militaire (Taverny, 1980-84).

        Dans les intervalles, il avait tenu divers postes en état-major et à l’École supérieure de guerre aérienne où il fut trois ans professeur.

A signaler enfin deux séjours à l’étranger, mémorables :

- le premier en début de carrière - (séjour de 18 mois) aux EU avec obtention d’un brevet de pilote au sein de l’US Air Force ;

- le second - en fin de carrière, un voyage d’études en Chine populaire , comme Auditeur au Centre des hautes études de l’Armement.

Trente-trois ans de carrière opérationnelle d’officier et de pilote de chasse, une carrière passionnante et passionnée au service du pays, reconnue et honorée par des distinctions de niveau élevé dans les ordres nationaux ;

- Commandeur de la Légion d'honneur ;

- Grand officier de l'Ordre national du mérite

- Croix de la valeur militaire

- Médaille de l'aéronautique.


 


Ce rappel (j’en suis conscient) a la sécheresse d’un état signalétique et des services.

Il ne nous dit rien de l’homme, de l’aviateur. Il ne nous dit rien  de ce qui justifie son admission au sein de notre insigne compagnie.


 

        La vocation aéronautique


 

“J'ai toujours voulu être aviateur”, m’avez-vous déclaré.

Aussi loin que remontent vos souvenirs, jamais l’idée d’une autre profession n’est venue traverser votre esprit. Pourtant, aucun modèle familial, amical, ou régional n’explique cette vocation aéronautique, précoce et ferme.

En effet, vous êtes né le 13 décembre 1931, à Vinon, près de Sancerre, de parents commerçants, de souche paysanne, au noble sens du terme.

L’un de vos grands-pères était vigneron ; vous avez sans doute  hérité de lui la culture œnologique  qu’apprécient en particulier vos invités.

Le second était charron-forgeron.

Fils et petit-fils de forgerons berrichons, Robert Griffon a remarquablement évoqué, dans un roman historique (le dernier forgeron) l’importance sociale de ce personnage dans une France alors essentiellement rurale. De plus, dans l’armée de l’époque, le “maître-ouvrier” gardait l’importance de son rôle civil. En temps de guerre en effet, l’essentiel reposait sur la traction hippomobile. Les transports de troupe, de munitions, de subsistances étaient étroitement liés à la santé du cheval.  (Par milliers, à l’époque, les chevaux allaient au front. Dans à l’ouest rien de nouveau, Eric Maria Remarque fait une poignante description d’un paysan qui, bouleversé par les cris d’un cheval blessé, veut sortir de sa tranchée, au péril de sa vie, pour l’achever).

Si ce grand-père haut en couleur m’inspire, c’est à cause de l’une de vos confidences ;

vous êtes avec lui dans un champ, pendant la guerre, lorsque des stukas allemands piquent sur un objectif proche, dans la stridence insupportable de leur moteur. C’est la fuite éperdue, et à plat ventre, la protection qu’offre le corps de votre grand-père.

Ce fut sans doute la découverte brutale d’une puissance surhumaine, aux mains d’un homme. Ce souvenir d’enfance vécu dans un mélange de peur légitime et de fascination a peut-être eu dans la genèse de votre vocation aéronautique plus d’importance que celle que vous semblez lui accorder ....


 

Quoi qu’il en soit, la voie est tracée, vous serez pilote.

Dès lors, des lectures et des activités spécifiques ont votre préférence ; lectures retraçant par ex. l’épopée  de Guynemer, celle des avions dans la guerre 14-18, et même livres de pilotage ;

activités spécifiques ; un baptême de l’air à 15 ans, l’espoir jamais réalisé d’être lâché en planeur, à Nevers la configuration du relief réduisant la durée des vols à moins de 5 minutes... Il faudra patienter bien des années pour ce faire et votre premier vol solo, à Salon,  le  5 mai 1952.


 

Malgré tout, votre résolution reste entière, et ne pouvant compter que sur vous, vous allez mettre à profit les possibilités que la République offre à ses enfants décidés et volontaires : vous envisagez d’entrer dans une école de pilotage, militaire.

Des années auparavant, la question d’un instituteur avait peut-être ouvert certains horizons : “veux-tu devenir pilote de ligne ou pilote de guerre ? ”...


 

Ainsi, à  la vocation aéronautique - première et exclusive - allait se mêler peu à peu la vocation militaire. Elle allait faire de vous un militaire de conviction. Comme vous le dites si bien “C’est comme dans certains mariages de raison, l’amour vient par la suite”.


 

Mais il y avait d’abord des caps  à franchir :

- obtenir un baccalauréat section maths-élém malgré un attrait plus que modéré pour cette discipline ; c’est fait, au lycée de Clamecy, dans la Nièvre, où vos parents ont émigré pour des raisons professionnelles ;

- passer le concours d’entrée à l’école de l’air ; c’est fait, après deux années de “prépa” à Janson de Sailly et au terme d’épreuves que vous avez estimées “très équilibrées,  mais pas très difficiles”.

Avec l’arrivée à Salon, votre carrière va véritablement s’ouvrir, avec son éventail d’activités, de missions et de responsabilités...


 

  Mais si belle soit-elle, une telle carrière n’ouvre pas la porte d’une société académique destinée - je cite le paragraphe 1 de l’article premier des statuts de l’Académie Berrichonne - à  “grouper, honorer et récompenser les écrivains, poètes, penseurs, historiens, archéologues, analystes, scientifiques, érudits et artistes du Berry, ou qui s’intéressent à notre province”.

                  Tout s’éclaire à cette lecture.

- Scientifique certes dans son champ de compétence spécifique, Lucien Robineau est avant tout pour nous un “berrichon” et à sa manière, un “historien”. Depuis toujours passionné par ce thème, il a eu le bonheur de pouvoir consacrer dix ans de sa vie à l’histoire de l’aéronautique militaire et à sa promotion ; ce qui lui vaut de rejoindre nos rangs.

En effet, à un an de la limite d’âge de son grade, en 1985, il avait été nommé  directeur du Service historique de l’Armée de l’air. (que j’appellerai désormais SHAA).

 

Cher ami,

Le dynamisme et l’activité tous azimuts déployés dans cette fonction jusqu’en novembre 1996 vous a déjà valu : 

- d’être distingué dans l’ordre des arts et lettres au grade de chevalier,

- et d’être élu à l’Académie nationale de l’air et de l’espace, le 17 juin 1995, où vous présidez la section histoire.

        Parmi vos travaux, on dénombre de nombreux articles publiés par diverses revues d'histoire, en France, aux États-Unis et en Allemagne ; la publication en 1999  aux éditions du Cherche  Midi, d’une anthologie de textes aéronautiques : Ciels des Hommes.

Vous avez organisé plusieurs colloques, dont le dernier - c’est vous qui le soulignez - avait un titre un tantinet provocateur :« L'aviation a-t-elle, en 1944, gagné la guerre?”.

Enfin, vous êtes le président sortant du Tomato. Cette association aéronautique remonte à la première guerre mondiale : elle se réunit mensuellement autour d’un conférencier et décerne annuellement une “bourse de la vocation” ; elle est destinée à des jeunes qui, s’engageant dans  une carrière aéronautique ou de l’espace, on déjà prouvé la solidité de leur vocation.


 

Avec vos collègues, vous êtes ainsi un lien entre le passé et l’avenir.

        Membre d’honneur de notre académie, présente à plusieurs de nos séances, Jacqueline de Romilly, de l’académie française, sait mieux que personne jouer dans le champ qui est le sien ce rôle de passeur.

Elle souligne sans cesse la fonction de l’Histoire :

“aucun homme ne vit sans souvenirs et aucun homme ne peut vraiment vivre sans les souvenirs de l’histoire. Nous avons tous appris de l’histoire ; nous l’avons oubliée : mais elle reste là : elle oriente nos jugements à chaque instant ; elle forme notre identité ; elle préside à la naissance et à la prise de conscience de nos valeurs”.

D’où l’importance et la nécessité pour chaque individu et pour toute société avancée d’enrichir la mémoire collective.

De nombreuses voies sont offertes en la matière.

Depuis les années 70, nous avons assisté à une montée irrésistible de l’audio visuel et à la diffusion massive d’une culture de l’écran au contenu souvent discutable, la tyrannie de l’audimat  laissant peu de place à l’Histoire.

De fait, les véritables gardiens du patrimoine historique restent les musées. Depuis des siècles et depuis les premiers cabinets de curiosité, ils illustrent le passé, avec pour fonction d’en conserver les témoignages et de  les rendre accessibles et compréhensibles aux publics. 

Mais au delà des objets, “la substance même de la mémoire, c’est le document, et premier d’entre eux, le document écrit” (Robineau).

Le rôle des services d’archives est de collecter ces témoins du passé, d’en assurer la conservation et  la communication  aux historiens et à tous ceux qui cherchent des explications aux événements ou, tout simplement, leurs racines.


 

La France s’est dotée de trois grandes administrations chargées des archives publiques :  les « Archives de France », la plus importante ;  les « Archives diplomatiques », enfin les              « Archives de la Défense ».

Au sein du ministère de la Défense, l'administration des archives est confiée à trois services distincts, relevant des trois grands corps, Terre, Air, Mer.

(Pour mémoire - car j’en fus le gardien quelques années, j’évoquerai celles du Service de Santé, sises au Val-de-Grâce. Crées en 1916, elles eurent une existence officielle éphémère. Néanmoins, elles mettent toujours à la disposition des chercheurs un fonds très riche, s’agissant en particulier du Premier empire, de la Restauration, du  2e Empire et de la guerre 14-18).



 

        Mais il convient aujourd’hui de donner la préséance au général Robineau et au Service historique de l’armée de l’Air (SHAA).

 

Né en 1934, peu après la création de l'armée de l'air, le  SHAA est installé depuis 1968 dans une demeure royale, le château de Vincennes. Au service de son armée et du public, i1 est à la fois service d'archives, centre de recherche historique et gardien des traditions. Garant de la mémoire de l'aéronautique militaire et de l’armée de l'air, le SHAA a pour mission de la conserver, l’enrichir et la diffuser.

Émanant de toutes les structures de l’Armée de l’air, ses archives vont du simple rapport manuscrit à la liste informatique en passant par le dossier d'objectif de bombardement.

Malgré leur relative jeunesse, elles sont d’une richesse exceptionnelle. Songez à ce que représente 10 km linéaire d’archives papier...


 

Mais il y a plus.

L’armée de l’air est née avec la photographie, qui matérialisa la première de ses missions : l’observation aérienne : le SHAA détient plus de 5 millions de photographies, dont 100.000  inventoriées pièces à pièces, et plusieurs millions indissociables des archives papier (Citons à titre d’exemple, dans les classeurs de Guynemer, les clichés tirés en combat annotés de sa main ).


 

Enfin, promoteur en la matière, le SHAA a développé depuis plus de vingt-cinq ans une section audiovisuelle, avec pour objet d’écrire une histoire vivante à partir de documents filmés.

Cette section recueille également le témoignage des acteurs de l’histoire, militaires de tout grade, et responsables du secteur civil... En l’état actuel, elle conserve plus de 900 témoignages oraux représentant plus de 3000 heures d’écoute.


 

La diffusion de la mémoire de l'armée de l'air auprès du public le plus large est assurée par l'accueil des chercheurs en salle de lecture, et par des publications, des colloques et des expositions. La dernière d’entre elles, présentée dans les locaux de la mairie de Saint-Mandé, a pour titre “Sur un air de réclame : aéronautique et publicité”. Elle présente  l’histoire des débuts de l’aviation à travers l’imaginaire des publicistes de la Belle époque (Dont Nadar “aéronaute célèbre autant que passionné et un photographe de génie”).


 

Centre de mémoire aux supports les plus variés, le SHAA est également un centre de  recherche historique.

Celle-ci est confiée pour l’essentiel à des historiens professionnels. Ce parti pris original lève toute ambiguïté quant à l’objectivité de leur constat et de leurs conclusions. “Tous s'emploient - avez-vous écrit - “à retracer l'histoire de l'aéronautique dans le cadre des grands phénomènes politiques, militaires, économiques et techniques du temps étudié”.


 

Enfin, le SHAA, unité de l’Armée de l’air, est le gardien de la symbolique et des traditions.


En somme un splendide outil de connaissance, où dix ans durant, vous avez laissé votre marque en faisant fructifier l’héritage avec passion.


 

L’un de vos premiers objectifs fut de promouvoir ce service,  alors insuffisamment connu, même au sein de l’Armée de l’air (où il est encore parfois assimilé au musée de l’air). Vous avez aussi du lutter contre les menaces d’absorption en faisant reconnaître sa spécificité.


 

Mais “faire-savoir” présuppose la possession d’un véritable “savoir-faire”. Vous avez renforcé la crédibilité du service, en particulier au niveau des historiens et de l’Université, en montant en puissance  son centre de recherches.

Afin de ne pas laisser flotter le soupçon d’écrire une histoire de l’aéronautique militaire “au garde-à-vous”(c’est votre expression), vous avez augmenté sensiblement l’effectif des chercheurs. A votre départ, le groupe de douze historiens comptait dans ses rangs deux conservateurs du Patrimoine diplômés de l'École des Chartes et quatre chercheurs,  professeurs détachés de l'Éducation nationale. En l’état actuel, l‘un de ces quatre derniers postes est vacant, information peu agréable quant on sait l’énergie et l’obstination qu’il faut déployer pour secouer l’inertie bureaucratique et aboutir à ses fins.

Non content d’étoffer les effectifs, vous avez poussé vos collaborateurs à poursuivre leur cursus universitaire en accédant au doctorat (l’une d’entre elles a soutenu sa thèse en 2002). 

        Par voie de conséquence, le nombre des publications émanant du SHAA a augmenté de façon spectaculaire, en particulier dans la revue historique des armées.

Vous avez su laisser à tous l’indépendance nécessaire à “l’objectivité historique” (Pourtant parfois difficile à supporter, car les historiens sont des hommes, avec aussi leurs obsessions et leur parti pris, et vous fûtes une fois en dix ans, dans l’obligation de censurer).


        Vous avez enfin organisé trois colloques et assuré la publication de leurs actes.


 

En somme, une remarquable action au profit d’un service, au profit de l’histoire de l’armée de l’air et plus généralement du patrimoine historique général.


 

Mesdames, Messieurs,

Je viens d’évoquer à grands traits le pilote militaire, l’historien et l’outil qu’il sut dix ans durant magnifier.

Il reste à parler de l’homme.

Rassurez-vous, je n’ai pas l’intention d’utiliser pour ce faire la grille de lecture de mes collègues, psychologues, psychiatres et autres psychanalystes, de l’armée de l’air en particulier, qui dissèquent à loisir les soubassements inconscients de la motivation aéronautique et de ses avatars.

Quand on est reçu à la visite médicale, on a fait le plus dur”, ironisait l’un de vos professeurs de mathématiques. Redoutable au plan physique à votre époque, cette visite ne l’est pas moins devenue maintenant dans ses critères psychologiques...

Non, mes propos sont dictés à la fois par l’amitié et surtout par les résultats d’une enquête.

        Nos responsabilités professionnelles respectives ne se sont jamais croisées, mais nos routes privées souvent : en début de carrière  notre voisinage  fut à l’origine de l’amitié et du plaisir des rencontres familiales ; en cours de carrière, j’ai pu découvrir avec mon épouse sur la base de Cambrai l’esprit de cohésion si puissant dans votre armée, et son sens de la fête (du “dégagement” diriez-vous).


 

        Mon discours est aussi et surtout dicté par l’enquête réalisée auprès de vous, par le truchement de votre très long témoignage enregistré, conservé au SHAA.

(J’ouvre ici une parenthèse pour souligner la valeur inestimable de tels témoignages, complétant, éclairant, nuançant, amendant les documents écrits qu’ils viennent recouper).


 

Dans ce tête à tête prolongé et intime, si j’ose dire, j’ai retrouvé l’homme que je connaissais, aussi spontané et naturel que dans la vie. J’ai découvert surtout, au delà du professionnel, l’humaniste.

Si les considérations techniques et tactiques aéronautiques l’emportent en quantité - c’est bien le moindre que l’on puisse en attendre - de nombreuses passages illustrent les facettes de votre caractère.

Un sens du commandement inné et la capacité à faire confiance.

Vous avez un tempérament de chef et d’homme d’action : l’homme d’action n’exerce-t-il pas son art principal lorsqu’il délègue, lorsqu’il distribue les tâches, lorsqu’ayant réuni quelques hommes (qui à leur tour en réunissent quelques autres), il explique ce qu’il veut obtenir, en même temps qu’il écoute ce dont on l’informe.


 

Vous avez toujours mis au service de votre esprit d’entreprendre un  sens inné du contact, l’enthousiasme, souvent la passion, dynamisés par un optimisme à toute épreuve.

Je n’ai aucun mérite à être heureux quelque part. C’est ma nature - dites-vous - je me suis toujours considéré comme physiquement indestructible, moralement indestructible. j’ai de la chance”, une chance que l’harmonie familiale est venue étayer et renforcer.


 

Vous êtes, Lucien, chaleureux et - je l’ai déjà évoqué - plein d’humour.

Chargé d’agressivité chez certains, l’humour est chez vous synonyme de joie et de sérénité.

- De joie et de plaisir à partager. Vous avez fait vôtre ce mot de Julien Green :

tout ce qui est triste me parait suspect”. Est-il nécessaire en effet d’être grave et compassé pour accomplir des choses sérieuses ?


- Humour synonyme
de sérénité, mais de sérénité que je dirais parfois affichée.

Il suffit de vous entendre évoquer la mort d’un équipier (qui plus est  témoin lors de votre mariage) pour comprendre la nécessité - confronté à un métier dangereux - de se donner l’apparence d’être “cuirassé”.

Un militaire ne doit pas avoir d’état d’âme. Il doit obéir ou se démettre. Il n’en reste pas moins un homme, avec ses scrupules, ses réflexions intimes, et ses ambivalences, propres à la nature humaine (“mon premier tir sur des fellaghas m’a plongé dans un sentiment composite, à la fois désagréable et exaltant” confiez-vous).

Comme tous vos collègues, vous avez souvent côtoyé les limites, frôlé la camarde. Certes, l’aviateur semble avoir de la mort une perception différente de celle du fantassin, qui, impuissant voit souffrir et mourir son camarade dans ses bras. En vol, c’est la vision d’une boule de feu, d’une mort propre, brutale, sans souffrance. On ne verra plus l’ami, le camarade.  Mais il n’est pas pour un chef de pire mission que celle de se présenter, en uniforme, gants blancs, poignard au coté, à une épouse de pilote qui réalise, avant le premier mot, que le pire est arrivé.

Blindé, avec toute la retenue et la pudeur nécessaires lorsqu’il s’agit de ne pas étaler ses sentiments, blindé mais sensible à la beauté du monde. Il faut vous entendre décrire  le paysage  Sancerrois et son évolution, la beauté indescriptible de la Provence vue d’en haut. Il faut vous entendre évoquer l’odeur du maquis corse, et celle, différente, de la Provence.


 

Chez vous enfin, il n’y a rien du sentiment de supériorité, de la superbe prêtée à votre époque à ceux qui représentaient dans votre armée l’élite écrasante des pilotes de chasse. Vous avez fait votre métier en n’éprouvant rien d’autre - je cite -“que le plaisir physique d’actes nourris de sens qui se suffisent à eux-mêmes”. De Saint-Exupéry poursuivait : “Je n’éprouve ni le sentiment d’un grand danger, ni le sentiment d’un grand devoir... C’est bien ainsi. L’amour de son Dieu, chez le sacristain,  se fait amour de l’allumage des cierges.”


 

Il faut à ceux de notre génération une étonnante capacité d’adaptation, tant s’accélèrent les progrès techniques. Vous avez connu le temps où l’on pouvait tranquillement jouir de l’instant présent ; ainsi par exemple des quatre jours sur le paquebot Liberté (en 1ère et caviar à la louche) ; des journées de train entre New-York et votre lieu de stage. Maintenant le temps s’est accéléré, et c’est “en temps réel” que s’échangent les informations, par courriel... 

Vous aviez déjà fait bénéficier le SHAA de tels progrès. Dans votre fausse retraite (on dit deuxième section pour les officiers généraux), l’informatique n’est qu’un simple outil au service de votre fringale d’activités. La meilleure façon de ne pas vieillir.

Mieux que  moi, Antoine de Saint-Exupéry a développé cette idée dans “Vol de nuit” :

 

“Il vieillissait si dans l’action seule il ne trouvait plus sa nourriture...

“Nous ne demandons pas à être éternels, mais à ne pas voir les actes et les choses tout à coup perdre leur sens. Le vide qui nous entoure se montre alors”.

“Le but peut-être ne signifie rien, mais l’action délivre de la mort”.


 

Je formule le vœu de vous voir garder le plus longtemps possible cette jeunesse d’esprit et ce dynamisme, que pour une part désormais, vous voudrez bien mettre au service de l’Académie berrichonne, heureuse et honorée de vous compter désormais dans ses rangs.

 
Dernière modification : 26/11/2009
 
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