Discours de J Y Montaigu

                                   "L'empreinte écossaise en Berry:

             de la guerre de Cent ans à la seconde guerre mondiale"

  

                  par M. Jean-Yves MONTAGU, grand reporter, historien.


          ( N.B : les inter- titres ont été ajoutés par l’ Académie du Berry)


Monsieur le Président, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,


Je vous remercie de m'avoir invité dans cette bonne et belle ville de Bourges où mes ancêtres écossais furent aussi accueillis il y a 590 ans. Aussi placerai-je mon discours de réception à l'Académie du Berry sous le signe de la continuité et de la fidélité à une relation franco-écossaise que l'histoire a retenue sous le nom d'Auld Alliance (la Vieille Alliance).        

L’ AULD  ALLIANCE


Toutefois il me faut rappeler que cette ligne de référence historique remonte bien antérieurement à 1419, date de la rencontre officielle entre le Berry et l'Ecosse car, aux premiers siècles de l'Europe chrétienne, de nombreux moines Scots appelés Scotti et regroupant religieux écossais mais aussi irlandais se rendaient déjà en Gaule afin d'opposer à la barbarie des envahisseurs Goths, Germains, Vandales, etc. la Parole d'un christianisme qui avait pacifié l'Irlande avec Saint Patrick et l'Ecosse avec Saint Ninian.

A ce sujet, l'un des premiers noms de l'Ecosse, Alba, provient de la couleur blanche d'un morceau de tuffeau de Touraine dont Saint Martin aurait fait don à Saint Ninian, lors de son voyage de retour dans le pays des Pictes et des Scots. D'autre part, l'écho des litanies colombaniennes dans la mémoire religieuse de Saint-Pierre-les-Etieux, Charenton-sur-Cher et de leurs environs, témoigne du message, au VIe siècle, de l'illustre Colomban qui, contraint de rejoindre l'Irlande en raison de son attitude de défi à l'égard de roitelets mérovingiens, emprunta l'axe de communication de la Loire que cet infatigable moine transforma en couloir de christianisation. Un de ses disciples est d'ailleurs à l'origine de l’église paroissiale de Saint-Amand-Montrond bâtie sur une fondation chrétienne établie sur la règle colombanienne bien antérieure à la règle de Saint Benoît et empruntant à une chrétienté celtique de « grande liturgie Scot », selon les chroniques de l'époque.     

A propos de l'inspiration religieuse en général et de ses finalités organicistes en Berry, certains avancent que Noirlac, retournement du lac noir, procède de ces jeux symboliques que les Cisterciens utilisèrent à des fins d'alignement sur une voie romaine que l'Ecclesia de Bourges avait déjà empruntée en donnant à son fondateur mythique, Saint Ursin, un nom directement issu du bestiaire celtique : l’ours. Au nom d’une mutation spirituelle que ce mot Ursin incarne comme le signe même de la fusion du totem celtique dans la parole ecclésiale romaine lorsque la Bête, touchée par la grâce, s'ébat dans les vignes du Seigneur, comme le montrent certaines frises de la cathédrale de Bourges.     


L’Auld Alliance relève de ce type d'alchimie, quand le mystère de l'Autre passe en vous, au nom d'un échange de transcendance que les Écossais appellent La Vieille Chanson, The Auld Song, psalmodiée par les pèlerins des origines de l'Europe chrétienne venus se recueillir sur les sanctuaires d'une France qui gardera, de ce peuple ardent et fier, l'image de pèlerins fervents mais pauvres. En effet écot vient de Escot ( Écossais) qui, en ce temps là, vit chichement et même souvent de charité publique.     

Nombre de parcours et de récits de ce haut moyen âge s'entrecroisent alors au coeur du foyer de renaissance carolingienne matricée par Alcuin né à York et mort à Tours après avoir été étudiant en Irlande et grand stratège de l'intégration des Scots à l'empire carolingien. A ce titre l'acte fondateur de la Vieille Alliance aurait été signé par Charlemagne et un roi d'Ecosse nommé Achaïus. On pense, aujourd'hui, qu'il s'agit d'un chef picte Eochaid venu s'enrôler avec ses troupes auprès de l'Empereur d'occident. Plus tard, au XIe, XIIe et XIIIe siècles,des liens étroits se noueront entre l'Ecosse et les Normands, Angevins, Bretons venus dans le sillage de Guillaume le Conquérant et des rois Plantagenêts.     



Le lignage
MONTAGU


De nombreux mariages interethniques consacrent alors, outre-Manche, de prestigieux lignages à l'origine de puissantes familles qui recevront d'importants domaines en Écosse. La plus importante est celle des Stuarts, originaires de Dol de Bretagne mais il y a aussi les Colville, Somerville, Fraser, Baillol, Hay, Maule, Melville, Grant, Menzies, Boswell, Bruce, Corbet, Sinclair, Lindsay et, last but not least, les Montagu. Ces derniers figurent dans le livre d'Augustin Thierry sur la conquête de l'Angleterre parmi les barons choisis par Guillaume pour, dit-on, des opérations que nous qualifierons pudiquement de « Spéciales ». Car la conquête de l'Angleterre reste un chef d'oeuvre de stratégie toujours enseigné à Sandhurst, le Saint-Cyr anglais, comme un modèle du genre. Les Montagu y ont laissé leur empreinte reconnaissable à une certaine hérédité d'audace et d'imagination.   

Certains ont même parlé de marque de famille, particulièrement pendant la seconde guerre mondiale au cours de laquelle Lord Montagu of Beauly offrit sa propriété du sud de l'Angleterre à l'entraînement du Special Operations Executive, un service Action très spécial dont le premier agent, Georges Bégué, fut parachuté près de Vatan, dans l'Indre, le 6 mai 1941. Quant à l'artiste le plus talentueux de l'atelier familial, il se prénommait Ewen. Lieutenant général de la marine, Ewen Montagu sera à l'origine de l'opération Mincemeat qui se traduit par « chair à pâté ». Celle-ci consistera à acheminer, par sous-marin, dans la baie de Cadix, le 30 avril 1943, le cadavre du soldat Martin, « l'homme qui n'existait pas », selon le titre du best-seller de mon lointain cousin, mais dont les documents contenus dans les poches de ce Royal Marine, complètement virtuel, suffirent à mystifier Hitler sur la réalité du débarquement allié en Sicile. Un véritable chef d'oeuvre d'art conceptuel d'une guerre secrète initiée par ce que certains historiens ont appelé le pré carré écossais :  Menzies à la tête de l'Intelligence Service, Stirling, créateur des SAS (Special Air Service), Colin Mac Vean Gubbins, « patron » du SOE et Lord Lovat.           

Originaire d'Inverness, ce général de 33 ans débarqua le 6 juin 1944, en Normandie, vêtu en chasseur de grouse mais à la tête des commandos britanniques qui intégraient les 177 bérets verts français du commandant Kieffer. Rappelons que Simon Fraser, jeune général écossais et dix-septième Baron Lovat, était le descendant de Janet Mac Pherson morte à Sancerre le 15 février 1766. Veuve d'Ewen Mac Pherson, militant jacobite qui, après le désastre de Culloden signant la fin des espoirs de restauration stuartiste en Grande- Bretagne, s'était caché, durant 9 ans, dans une grotte de son domaine d'Ecosse avant de mourir en France, Janet Mac Pherson était la fille du douzième baron Lovat, l'un des cinq chefs jacobites condamnés à mort pour haute trahison et, malgré son grand âge (80 ans), décapité.       

Cette phrase à la Marcel Proust, qui annonce la fin du protocole des correspondances familiales, a pour but de rappeler que le temps retrouvé de cette alliance mythique ne tient qu'au noble désir de chacun d'entre nous à en ressusciter le corps d'affinités qui ne se limitent pas aux seuls contours de sa chronologie historique, mais emprunte aux accents d'une chanson de geste que le général de Gaulle avait tenu à rappeler lors de sa réception à Edimburg, le 23 juin 1942.

« Dans chacun des combats où, depuis cinq siècles, le destin de la France fut en jeu, il y eut toujours des hommes d'Ecosse pour combattre côte à côte avec les hommes de France ».

Comme si la Vieille Alliance symbolisait autant l'avant-scène que les coulisses d'un théâtre géopolitique où les transferts d'acteurs et de joueurs obéissent à un type de contrat que le poète et diplomate Alain Chartier, au XVe siècle, résumera en une phrase :

« La Vieille Alliance n'a point été écrite sur un parchemin de peau de brebis mais gravée sur de la chair vive et de la peau d'homme tracée non par l'encre mais par le sang »


une tirade hautement significative qui semble faire écho à la définition que Shakespeare lui-même donnait de son théâtre diplomatique et militaire : « an alliance of true minds » (une alliance d'esprits vrais), le Vrai relevant, dans ce cas, de cette chanson des origines, c'est-à-dire bien avant que les dures réalités de l'histoire humaine ne divisent les espaces et les échos de sa voix d'inspiration.       

A cet égard, les chroniques anglaises rapportent que les chevaliers Montagu escortèrent des notabilités écossaises lors de leur voyage de retour et qu'ils s'installèrent dans les Borders, région frontalière avec l'Angleterre. A la suite de quelles tractations et pour quelle mission ? Nul ne le sait véritablement car les archives disponibles procèdent de reconstitutions a posteriori. Prudence donc d'autant que cette installation des Montagu remonte à la fin du XIIIe siècle, une époque où la France, comme l'Ecosse, se trouve aux prises avec le Roi d'Angleterre, Edouart, mais pour des raisons directement inverses.       


Le Traité de la Vieille Alliance


En France, le Roi Philippe Le Bel entend assujettir le Roi d'Angleterre en sa qualité de vassal, Duc d'Aquitaine et de Guyenne depuis le mariage d'Alienor à Henry II Plantagenet. En Ecosse, c'est au contraire Edouart qui, profitant de sa position d'arbitre entre divers candidats à la couronne écossaise, se pose en suzerain, en exigeant du Roi imposé par l'Angleterre, Jean de Baillol, non seulement l'hommage mais la soumission la plus complète. Au début John Baillol cède aux exigences d'Edouart avant de se rétracter sous la pression de ses barons et de ses évêques. Dès lors, le Roi d'Angleterre apparaît, vis-à-vis de l'Ecosse, dans la situation où Philippe le Bel se trouve à son propre égard. Aussi, avec la radicalité et la violence qui le caractérisent, Edouart Ier prononce-t-il la forfaiture de John Baillol et la confiscation de l'Ecosse. C'est donc dans ces conditions de tension extrême que Philippe Le Bel et John Baillol signent à Paris, le 23 octobre 1295, le traité officiel de la Vieille Alliance, engageant réciproquement la France et l'Ecosse contre l'ennemi commun.     

Toutefois, si l'aide écossaise à la France apparaît inconditionnelle et immédiate, celle de la France à l'égard de l'Ecosse n'est exigible que si « le roi d'Angleterre s'avise d'envahir le royaume d'Ecosse », ce qui, d'ailleurs, ne tarde pas à arriver. Une longue guerre de libération commence donc. Elle se terminera, 33 ans plus tard, par la victoire d'un opposant à l'ancienne dynastie des Baillol, Robert Bruce, qui réussira à susciter un patriotisme où l'élan national s'adosse à une mystique de souveraineté propre au moyen âge et à sa légende royale, c'est-à-dire, étymologiquement, à ce qui doit être lue. Je cite donc la version écossaise. « Nous, barons écossais, sommes reconnaissants à Robert Bruce et résolus de le suivre en toutes choses, à la fois en raison de ses droits et de ses mérites, comme étant l'homme qui a restauré la sécurité du peuple et défendu sa liberté. Mais s'il se détournait de l'oeuvre qu'il a commencée, souhaitant que nous ou notre royaume se soumette au roi ou au peuple d'Angleterre, immédiatement nous ferions notre possible pour le chasser comme étant notre ennemi et traître à ses droits et aux nôtres. Car, aussi longtemps que cent parmi nous seront vivants, nous ne consentirons jamais, en aucune manière, à nous soumettre au gouvernement des Anglais, car ce n'est ni la gloire, ni les richesses, ni les honneurs pour lesquels nous nous battons mais la liberté seulement que nul homme digne de ce nom n'accepte de perdre, sinon avec sa vie. »
     

Ceci est un extrait de la déclaration d'Arbroath qui, en 1378, consacre l'indépendance de l'Ecosse, un exemple de modernité politique inspirée par une transcendance médiévale renouant avec cet esprit de totalité inaugurale où les guerriers apparaissent aussi comme les bardes d’une grandeur écossaise qui opérera, pendant près d'un siècle, une fascination vis-à-vis de la France aux prises, elle aussi, avec l'Angleterre. En effet, la guerre de cent ans n'est pas réductible au seul problème de succession dynastique à la couronne de France pour laquelle le roi anglais possède effectivement des droits légitimes ; elle se double, en ce début du XIVe siècle, de ce que les historiens d'outre-manche appellent la Question d'Ecosse.

Pour résumer, rappelons qu'à sa mort, en 1329, le roi d'Ecosse Robert Bruce laisse un fils âgé de 5 ans, David. Aussitôt Edouart III saisit l'occasion pour soutenir la cause de son rival Edouart de Baillol qui se proclame roi d'Ecosse sous le nom d'Edouart 1er. Immédiatement David vient chercher secours en France pendant que les deux Edouart tentent, conjointement, de prendre le pouvoir en Ecosse. Mais la résistance écossaise s'organise, soutenue diplomatiquement puis militairement  par le roi de France Philippe VI.
En portant la guerre sur le continent, Edouart III a donc aussi l'espoir d'en finir avec la menace qui pèse sur les comtés septentrionaux de l'Angleterre. La suite est connue et se résume à un enchaînement de défaites françaises.


AZINCOURT


Le 26 août 1346, le roi anglais, qui vient de passer l'été à ravager le territoire français, cherche à rembarquer. Philippe VI se lance donc à sa poursuite. Renonçant à fuir, les Anglais fortifient une butte à Crécy sur laquelle l'ennemi se retranche mais Philippe, disposant de forces bien supérieures, veut en découdre et ne laisse pas le temps à ses arbalétriers de se mettre en position. Alors les chevaliers français chargent en désordre, piétinant leur propre infanterie, avant de se faire clouer par le tir des archers anglais. Dix ans plus tard, le 19 septembre 1356, le Prince Noir, fils d'Edouart III, est rejoint près de Poitiers, au terme d'une chevauchée meurtrière, par l'armée française de Jean le Bon. Comme à Crécy, les 7 000 Anglais se retranchent sur une butte aisément défendable et repoussent, grâce à leurs archers, la charge des cavaliers français. Puis, sans leur laisser le temps de se ressaisir, la cavalerie anglaise contre-attaque, bousculant l'host royal et capturant le roi Jean. Enfin, le 25 octobre 1415, à Azincourt, Henry V, qui vient de finir de ravager la Normandie et la Picardie, remonte vers Calais pour embarquer, quand l'armée des Lys, deux fois supérieure en nombre, le rattrape près d'Azincourt. Mais les Français sont divisés par des querelles de chefs. En outre la pluie continuelle rend difficile l'utilisation de la cavalerie. Alors, selon le scénario habituel, les Français se feront cribler de flèches par les Anglais qui profitent ensuite du désordre pour les achever à l'arme blanche.     

La France entre alors en agonie, secouée régulièrement par les spasmes d'une guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, ces derniers jouant le rôle de supplétifs des Anglais dans un conflit où la dimension économique, particulièrement pour le contrôle du couloir d'échanges commerciaux Bourgogne-Flandres entre les mains des Anglo-Bourguignons, permet de porter la question de la légitimité royale sur un plan de supranationalité, qui n'est pas sans rappeler certaines problématiques actuelles. Ainsi, en octobre 1416, le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, reconnaît Henry V comme celui qui, « de droit », doit devenir roi de France.
       

Toutefois il est convenu que le duc de Bourgogne ne lui prêtera hommage qu'une fois conquise une bonne partie du royaume. Aussi Henri V débarque-t-il en France pour entreprendre, avec 10 000 combattants, la conquête de la Normandie. Tour à tour Caen, Alençon, Cherbourg, Evreux tombent. A Paris, le gouvernement armagnac, affaibli par la captivité de Charles d'Orléans et de Jean de Bourbon, faits prisonniers à Azincourt, et par la mort du duc du Berry, du dauphin Louis et de son frère Jean de Touraine, semblent tétanisés. A sa tête, le connétable Bernard d'Armagnac est assisté, symboliquement, par le dernier fils du roi Charles VI, âgé de 15 ans, devenu dauphin en avril 1417, puis lieutenant général d'un royaume en pleine décomposition  politique et morale. Sur ce point, Bernard d'Armagnac est un homme dur, autoritaire et peu enclin à tolérer les frasques et le dévergondage de la reine Isabeau. Exilée à Troyes, la première dame de France fait immédiatement appel à Jean sans Peur qui s'empresse d'accourir. Aussitôt les deux complices créent un gouvernement rival. Il entrera à Paris en juillet 1418 après avoir purgé la capitale de tout élément hostile au duc de Bourgogne. Ses « gents d'armes », alliés aux bandes meurtrières de Caboche, Capeluche et de la Grande Boucherie ont couvert la ville du sang et des cadavres mutilés du connétable Bernard d'Armagnac, de quatre évêques, d'un abbé, de 300 universitaires et de plus de 2 000 prisonniers massacrés dans les prisons de la Bastille, du Châtelet et de la Conciergerie.
       

Tous mourront en criant « Vive le Dauphin » que le prévôt de Paris, Tanguy du Chatel, a réussi à exfiltrer du Louvre, dans la nuit du 28 au 29 mai 1418, pour le confier à une poignée d'officiers restés fidèles. Leur mission : l'escorter jusqu'aux terres d'exil héritées de son grand oncle, Jean de France, duc de Berry, afin de continuer la lutte en attendant les renforts. Venant d'Ecosse au nom de l'Auld Alliance qui a été régulièrement reconduite depuis 1295, ceux-ci arriveront à Bourges entre les 24 et 28 octobre 1419.       


LE DAUPHIN à BOURGES



Pendant plusieurs jours, le Dauphin a tenu le guet à la fenêtre du palais dont la grande salle développe, sur son pourtour, près de 135 mètres de muraille renflée, tous les 20 mètres, par le manteau décoré de 7 cheminées monumentales. Quand il lève la tête, son regard parcourt la charpente qui, à 25 mètres de hauteur, couvre d'une seule volée cette immense nef au sommet de laquelle l'ange, niché dans les intervalles des poutres, figure cette interpellation première que balise un carrelage émaillé de fleurs de lys entre lesquelles les armes du duc Jean, L'Ours et le Cygne, répètent inlassablement la devise de cette frontière-centre de la guerre de 100 ans : « Oursine le temps viendra », le temps d'envol et de mutation royale directement inspirée de l'Ecosse, dont la fondation nationale repose sur les forces de résistance mais aussi d'envergure conceptuelle à opposer une stratégie de subversion politico-militaire que des chevaucheurs, venus de Châtillon-sur-Indre, viennent annoncer. « Dauphin, 6 000 hommes d'armes écossais marchent en direction de Bourges. » Alors, ce dernier ouvre les battants de la fenêtre. Il fait frais mais, au-delà de l'enceinte du palais, la campagne ducale semble déployer ses plus riches heures pour le tableau d'arrivée des Ecossais de la Vieille Alliance.       

En tête John Stuart, comte de Buchan, fils du duc d'Albany (le régent d'Ecosse), Archibald Douglas, comte de Wigton et Jean Stuart de Darnley. Ils ont débarqué au début du mois à La Rochelle avant de rejoindre Bourges, à marche forcée, pour y être reçus avec les honneurs réservés aux Grands. En présence du comte de Clermont et du duc d'Alençon, respectivement âgés de 15 et 14 ans et dont les pères sont morts à Azincourt, le dauphin Charles distribue vaisselle d'argent et chevaux de ses écuries. Dans le même temps, un conseil restreint franco-écossais se constitue afin de structurer une réplique militaire offensive, d'autant que la situation, déjà dramatique, ne va pas tarder à empirer. En effet, quelques mois plus tard, l'annexion du royaume de France au royaume d'Angleterre, à la mort de Charles VI, est officialisée d'une part par le traité de Troyes. D'autre part Henry V obtient la main de Catherine de France, fille du roi fou et la promesse du trône pour leur descendance.     

En Ecosse, ce traité de Troyes fait l'effet d'une véritable déclaration de guerre car, si la France devient anglaise, Henry V, dont  les forces se trouveront quasiment triplées, se retournera contre ses ennemis du nord pour n'en faire qu'une bouchée, celle-ci faisant d'ailleurs partie du  menu de résolution de la question écossaise.


LA VICTOIRE DE BAUGE


Afin de contrer cette dangereuse menace, le royaume du Chardon décide donc d'ouvrir un véritable second front sur la terre des Lys par l'envoi d'une autre armée. Ainsi, en 1421, débarquent à nouveau 6 000 hommes affectés majoritairement, via le Berry, dans la partie ouest de la France, car les services de Dunois, le Bâtard d'Orléans, ont révélé aux Ecossais les intentions du duc de Lancastre (frère du roi Henry V) reparti en Angleterre afin de présenter sa future épouse, Catherine de France, à ses sujets. Voulant réaliser, à l'égal du Prince Noir, une chevauchée entre la Normandie et l'Aquitaine, le duc de Lancastre a choisi de transiter par l'Anjou, d'autant que la belle-mère du dauphin, Yolande d'Aragon, séjourne, ou … séjournerait plutôt à Angers.       

Sur ce point, les services de renseignement, d'action et d'intoxication franco-écossais agiront dans une synergie parfaite. Ainsi, quatre Ecossais capturés par Lancastre lui dévoilent la présence de l'armée des Lys dont un Lombard, fait prisonnier dans le même temps, s'empresse de minimiser l’importance afin d'inciter le fougueux et bouillant duc anglais à livrer bataille sur un terrain que les Ecossais ont préalablement reconnu. Et ce qui avait été soigneusement pensé, réfléchi, se concrétisa par une victoire totale. En effet, au soir du 22 mars 1421, les troupes franco-écossaises ont vaincu l'ennemi à Baugé, en Maine-et-Loir. Le duc de Lancastre est mort sous les coups d'épée du sénéchal du Berry, un chevalier normand du nom de Charles le Bouteiller et les troupes anglaises sont complètement défaites.       

A l'annonce de cette nouvelle, Henry V débarque à Calais, accompagné du roi d'Ecosse retenu prisonnier depuis 15 ans et qui, sous la contrainte anglaise, ordonne vainement à ses soldats au service de la France, de déposer leurs armes. Ces derniers rétorquent qu'ils sont prêts à obéir à leur souverain, mais libre de ses mouvements et renvoyé dans son pays. En réponse, le roi d'Angleterre annonce que tous les Ecossais seront désormais exécutés au moment de leur capture. A noter qu'Henry V mourra, quelque temps plus tard, atteint du mal de saint Fiacre. La rumeur populaire ne manquera pas de rappeler qu'il venait de mettre à sac l'abbaye du même nom et que saint Fiacre était fils d'un roi d'Ecosse, ce qui fera dire au pape : « les Ecossais restent toujours le meilleur remède contre les Anglais ! ».     

La victoire de Baugé que certains comparent à Bir-Hakeim est symboliquement capitale car, en déclenchant dans la France défaite, humiliée, un sursaut libérateur qui enfanta Jeanne d'Arc, l'Ecosse permettra au royaume de France de recouvrer force, vigueur et foi en sa légitimité royale nationale. A cet égard, l'entourage du dauphin accueillera l'annonce de la victoire de Baugé comme le signe providentiel d'une Vieille Alliance dont la profondeur d'action ancre alors l'enjeu du pouvoir et de la souveraineté politique française dans une métaphysique de reconquête que Jeanne d'Arc accomplira de façon « extraordinaire ». Charles VII, lui-même à Poitiers, restera un jour complet en dévotion dans sa chapelle avant d'offrir l'épée de connétable de l'armée française au comte de Buchan et au connétable de l'armée d'Ecosse, Jean Stuart, la seigneurie de Concressault.       

L'Ecosse et la France vivent alors à l'unisson d'une note où l'essence même de la relation diplomatique, devenue substance historique, offre une nouvelle portée à la résonance européenne. A ce propos il faut rappeler que le dauphin Charles avait envisagé de s'exiler en Ecosse en cas de rupture du front nord de son réduit de Bourges tenu par les Ecossais. A noter qu'à la mort de Charles VI, le 21 octobre 1422, le dauphin, que les Anglais surnomment avec mépris « le roi de Bourges », consolide ce glacis nord en octroyant le seigneurie d'Aubigny-sur-Nère à Jean Stuart de Darnley. Parallèlement la seigneurie de Dun-le-Roi, aujourd'hui Dun-sur-Auron, échoit au noble Archibald Douglas, comte de Wigton, fils ainé d'Archibald, comte de Douglas.       

Dès lors une partie non négligeable du Berry, plus particulièrement sa frontière nord, se voit confiée à une force écossaise dans laquelle les Montagu semblent avoir eu un certain rôle, entre Vailly-sur-Sauldre et Beaulieu-sur-Loire, contre une menace anglo-bourquignonne que mes ancêtres auraient contribué à contrecarrer dans ces Borders du pays fort, en synergie d'ailleurs avec les Stutt d'Assay. Une histoire de Services, là encore très spéciaux dont il reste peu d'archives authentiques, seulement des traces diffuses dans quelques mémoires familiales, donc relevant d'une approche de la réalité historique que je qualifierai de transversale pour ne pas dire irrégulière comme la guerre à laquelle les Montagu ont été liés pendant des siècles, le mot irrégulier privilégiant dans ce cas, les aspects asymétriques et latéraux de l'engagement militaire.
   

A propos de cette ligne de défense écossaise érigée à la limite du Loiret, celle-ci tient à une analyse lucide et réaliste du conflit. En effet, après l'échec de la tentative anglaise de passage à l'ouest, il faut s'attendre à ce que l'ennemi tente une percée au centre, là où Orléans occupe la place de verrou qui ferme la route de l'Aquitaine via Bourges et le Cher, dont le nord doit donc, en conséquence, opposer une force éprouvée et sûre. Là encore, la présence armée écossaise incarne le noyau dur autour duquel se cristallise un engagement irréductible, total, sans concession. 
A ce propos, on peut toujours lire, dans l'un des registres conservés aux archives de la préfecture du Loiret, la promesse faite par Guillaume Stuart « de faire pour Orléans, ce qu'il ferait pour ses compatriotes eux-mêmes ». Cette promesse, Guillaume allait avoir l'occasion de la tenir puisqu'avec son frère John, il trouvera la mort lors d'un violent accrochage contre un fort contingent anglais venu escorter un convoi de vivres, le 12 février 1429. Les tombes de ces deux Grands d'Ecosse se trouvent toujours dans la cathédrale d'Orléans où, jusqu'à la Révolution, un service funèbre sera célébré annuellement le jour anniversaire de leur mort, avec le cérémonial réservé aux Rois.   


LES NOBLES
ECOSSAIS à BOURGES



Le 29 avril 1429, lorsque Jeanne engage l'action qui va permettre de libérer Orléans, elle est accompagnée d'un corps de 400 archers écossais commandés par Patrick Ogilvy, nouveau connétable de l'armée écossaise en France. L'évêque de la ville s'appelle Kirkmichael. Il était l'aumônier des troupes franco-écossaises à Baugé. Quand Jeanne tient conseil, on trouve, parmi ses proches conseillers, un certain « Hugh Kennedy Escossois » qui, venu de Bourges, passa avec sa compagnie sur les ponts de Vierzon. Le Berry occupe alors la place centrale de concentration et de dispatching des troupes écossaises qui encadrent, conseillent et maintiennent la France résistante sur l'axe de refondation d'une royauté dont Bourges incarne le centre géostratégique.       

Au quinzième siècle, une vingtaine de familles nobles écossaises possède des hôtels à Bourges et la garde personnelle du roi est composée exclusivement d'Ecossais. Les Coqueborne, Chambre, Aliburton, Douglas, Attison, Conigant, Henrysson, etc. habitent dans les paroisses de Saint Fulgent et Saint Pierre le Guillard, à proximité du Palais royal. D'ailleurs plusieurs de ces familles font souche en se liant avec des familles locales. Sur ce point comme dans beaucoup d'autres aussi, les travaux réalisés par mon ami Jean-Yves Ribault que je n'ai pas besoin de présenter mais dont je tiens à saluer, en sa compagnie qui m'honore, les qualités tant professionnelles qu'humaines, ces travaux donc de directeur des archives du Cher permettent de vous livrer quelques secrets contenus dans l'album de famille de notre Vieille Alliance. Ainsi les Stutt étaient issus de Jean Stutt de Laganles, encore appelé Esthouart ou Estuard. Ceux-ci eurent pour descendance, en Berry, Jean Estevard, lieutenant général du prévôt d'Issoudun dont le fils François épousa, le 21 décembre 1519, Françoise Bastard. La mère de l'archevêque de Bourges, Guillaume de Cambray, était une Elisabeth Estuard. On retrouve encore, au XVIIe siècle, un de ses représentants, puisque le 9 avril 1669, dans l'église Saint Outrillet de Bourges, fut célébré le baptême d'Etienne, fils de noble Estuard, écuyer, sieur de Bois Marteau et de demoiselle Anne Dubreuil.     

David de l'Isle, d'une famille de Glasgow, archer de la garde écossaise, épousa Guillemette Bastard qui, devenue veuve, se remaria à Jean Coqueborne, vicomte de Fussy. Son père, Georges Coqueborne de Sunderland, était capitaine de cent archers écossais lors de l'entrée de Louis XII à Gênes en 1502. Le fils de Jean Coqueborne, Matthieu Coqueborne, archer de la garde écossaise, se maria, le 24 juin 1556 à Sancoins, avec Gilberte Foucher, fille de Jean, sieur des Salles et de Claudine Troussebois. Un certain Georges Aliburton, écuyer, épousa Philippine de Rochechouart, veuve du bailli du Berry, Jean du Mesnil-Simon. On peut encore citer les Genton dont l'un des représentants fut sénateur et maire de Sancerre. Patrick Lang, archer de la garde fixée en Berry, donna son nom au fief de l'Ecossais ou Patrilan dans la paroisse de Saint-Georges-sur-la-Prée. Les Menypenny, seigneurs de Concressault, eurent, de leur côté, un représentant prestigieux dans l'ordre écclésiatique puisque Guillaume de Menypenny, abbé de Saint-Satur, put, un instant, espérer être élu archevêque de Bourges à la mort du successeur de Guillaume de Cambray. Mais -rappelez-vous !- André Forman, évêque de Moray, fut désigné peu de temps après la bataille de Flodden en 1513 où Matthieu Stuart, comte de Lennox et seigneur de Darnley, frère de Robert Stuart d'Aubigny, fut tué aux côtés du roi d'Ecosse Jacques IV… Le père de Marie Stuart ? Mais non, le père de Marie Stuart était Jacques V et il est mort à la bataille de Solvay Moss le 19 novembre 1543. « A propos, aurais tu des informations sur une école écossaise installée à Saint-Martin d'Auxigny au XIXe siècle ? Cette présence m'intrigue  car le fait semble attesté  du côté écossais  bien que nous n'ayons aucune archive ...       


LA SEIGNEURERIE d’AUBIGNY-SUR-NERE



Ceci est un exemple d'échanges que nous entretenons périodiquement avec Jean- Yves Ribault, entre document et mémoire d'un archipel écossais où Aubigny-sur-Nère apparaît comme l'un de ses plus beaux promontoires. En effet, à l'angle sud-est de cette ville frontière entre Sologne et Berry, le château, devenu mairie, possède cette concision de préface qui annonce le grand livre de l'Auld Alliance : deux pages d'architecture en forme d'ailes reliées par un pavillon d'entrée. Ce dernier offre un passage voûté surmonté de deux étages couronnés par une haute toiture et flanqués de deux tourelles en encorbellement richement sculptées en dentelures de fleurons et d'anneaux entrelacés. La façade est ornée d'un appareillage de briques losangées. De la décoration originelle, il ne subsiste qu'une porte à frise ouvrant sur l'escalier qui conduit aux grandes salles évoquant le souvenir de John Stuart de Darnley, dernier grand chevalier d'une fin de moyen âge où il était  encore d’usage de faire un pèlerinage à Jérusalem entre deux campagnes militaires.       

Véritable joyau du patrimoine architectural, la ville d'Aubigny présente un ensemble de maisons à colombages parfaitement restaurées et empruntant au style Renaissance que les Stuart, devenus frères d'armes des rois de France, adopteront à leur retour d'Italie, particulièrement Bérault Stuart qui fera construire le château de la Verrerie à une dizaine de kilomètres d'Aubigny. Bâti dans une clairière dominant un étang encadré par une forêt puissante, sa silhouette se découpe dans l'eau dormante, et le soleil couchant donne à ce lieu un éclat qui n'est pas sans rappeler certains palais italiens de Ferrare ou de Ravenne.       

Devant le portrait en pied de l'illustre ancêtre, le comte Bérault de Vogué raconte à ses hôtes le destin d'un autre Bérault devenu roi de Naples avant de finir ses jours dans les brumes d'Ecosse, car, rappelez-vous chers amis, Charles VII a fait don de la seigneurie d'Aubigny-sur-Nère à Jean Stuart de Darnley, connétable de l'armée d'Ecosse. Après sa mort tragique et glorieuse contre les Anglais le 12 février 1429, son fils Alain Stuart en hérite mais il est alors en Ecosse où il mourra assassiné en 1439. Son frère Jean II lui succède jusqu'à sa mort en 1482, et c'est le fils de Jean II et de Béatrice d'Apcher, Bérault Stuart, qui portera à son apogée la gloire de la maison des Stuart en Berry.     

Les étapes de sa carrière sont éloquentes : capitaine du bois de Vincennes, gouverneur de Sancerre, capitaine de Mehun-sur-Yèvre, bailli du Berry, etc. En cette qualité il est le gardien du duc d'Orléans, futur Louis XII, enfermé dans la grosse tour de Bourges sous la surveillance des archers écossais de Patrick Mac Lellan. En juillet 1488, Bérault Stuart reçoit l'ordre de remettre en liberté le futur souverain dont il est devenu l'ami et qui le nommera, le 8 juin 1498, capitaine de la garde écossaise. C'est en Italie qu'il gagnera son surnom de « très gentil et vertueux capitaine ». Nommé, le 29 mars 1493, lieutenant général au royaume de Naples, il entre avec Charles VIII à Florence et Rome en novembre et décembre 1494. En juin 1495, il remporte, de façon éclatante, la bataille de Seminara.     

A son retour, en France, Bérault Stuart reçoit l'ordre de Saint Michel des mains de Louis XII qui le nomme à nouveau commandant de l'armée d'Italie le 14 juin 1499. Il s'empare, en 1501, de Capoue et du royaume de Naples qu'il administre pour le roi de France en le défendant contre les Espagnols. En 1507, il accompagne Louis XII à Gênes, Milan et Savone. Homme de guerre et homme de pouvoir, Bérault Stuart, dont la figure énergique a été gravée par le médailleur italien Nicolas Spinelli, avait dicté à son secrétaire et chapelain Etienne Lejeune, originaire d'Aubigny-sur-Nère un traité sur l'art de la guerre, et fait transcrire et orner de miniatures le livre du gouvernement des princes de Gilles Colonna. Chargé, en 1508, d'une ambassade en Ecosse, Bérault Stuart meurt cette année-là, sur la terre de ses ancêtres.       

La seigneurie d'Aubigny-sur-Nère passe, alors, par sa fille Anne Stuart, à son cousin au second degré Robert Stuart de Lennox. Comme son beau père, ce dernier participe aux guerres d'Italie (siège de Bologne et de Gênes en 1507). Il est de la prise de Brescia où Bayard est blessé le 19 février 1512. Louis XII consacre sa valeur militaire en le créant maréchal de France. Capitaine de la garde écossaise, il ne cesse plus alors d'être le commensal du roi. Auprès de Louis XII puis de François 1er, Robert Stuart assiste à toutes les grandes cérémonies du règne. En 1515 il se retrouve en Italie aux côtés de la Palice et de Bayard et il est de la célèbre victoire de Marignan. Nommé lieutenant-général en 1522, il partage l'infortune de François 1er à Pavie en 1525. Cependant, de 1536 à 1538, il prend encore part à la campagne de Provence.


LE CHATEAU de LA VERRERIE


Robert Stuart mourra en 1543 sans héritier. C'est à lui que l'on doit, pour l'essentiel, la construction du château de la Verrerie commencée par son beau-père, notamment une colonnade comprenant neuf arcades séparées par des piliers aux chapiteaux particulièrement ouvragés, décorés de rinceaux, d'arabesques d'hélices et de fermaillets. Au-dessus de chaque pilastre, un médaillon porte un buste de femme. Cette colonnade soutient une galerie, large et peu élevée, éclairée de 8 fenêtres à meneaux. A l'intérieur de cette galerie, dans l'intervalle des fenêtres, sont peints des épisodes de l'histoire des Stuart d'Aubigny et les solives portent les fermaillets de la célèbre dynastie franco-écossaise ainsi que les lettres R et I entrelacées. Elles rappellent l'idylle passionnée entre Robert Stuart et Jacqueline de la Queille, sa deuxième femme, dont le tabernacle de la chapelle porte lui aussi témoignage.
       

Au château de la Verrerie, le sortilège italien possède l'éclat de l'humanisme qui transforma ces hommes de guerre en hommes de culture porteurs d'une Renaissance que l'université de Bourges inspire alors à toute l'Europe, en attirant de nombreux étudiants, notamment écossais. On y compte même des professeurs, Ecossais eux aussi, tels, au XVIe siècle, Henry Scrimgeour, Henry Edward, William Barclay, etc. Au XVIIe siècle, Henryson enseigne le droit civil à des étudiants membres des familles Douglas, Erskine, Lindsay, Sterling, Hope, etc. Parmi ces « escholiers escossois » il faut faire une place particulière à Thomas Urquhart, premier traducteur de Rabelais en langue anglaise qui se trouvait à Bourges au milieu du XVIIe siècle en même temps que Georges Mackensie, futur fondateur de la bibliothèque nationale écossaise. A cet égard, on peut dire qu'une part non négligeable de la classe dirigeante écossaise des XVIe et XVIIe siècles, était formée aux disciplines juridiques à Bourges.
       

En 1672, faute d'héritier mâle en ligne directe et conformément à l'acte de donation, le château de la Verrerie et la seigneurie d'Aubigny retournent à la couronne de France qui les attribue,  un an plus tard, à Louise de Kéroualle, maîtresse d'un monarque Stuart, Charles II et ambassadrice occulte des intérêts français en Angleterre. Si la transition historique s'avère réussie, en revanche l'épopée des Ecossais en Berry s’achève. Elle connaîtra un intermède au XVIIIe siècle, après 1746, quand les clans des Highlands, sous la conduite de Bonnie Prince Charlie, seront décimés par le duc de Cumberland à la bataille de Culloden. Les Jacobites qui avaient organisé le soulèvement en vue de la restauration des Stuart sur le trône d'Angleterre, trouveront refuge à Sancerre. Grâce à la générosité de leur leader, John Nairne, pair d'Ecosse (sa maison existe toujours rue de la porte d'Oizon) une bonne dizaine de familles vécut dans cette ville où régnait une grande tolérance religieuse. Cette petite colonie de proscrits donnera à la France trois personnages qui résument l'âme écossaise : un conspirateur, un poète et un maréchal d'Empire.


TROIS PERSONNAGES ECOSSAIS



Le premier, Hyde de Neuville, compromis dans le complot de Cadoudal contre Napoléon, devra s'exiler aux Etats-Unis. De retour à la Restauration, il fera une brillante carrière d'ambassadeur avant de finir, après 1830, simple « vigneron de Sancerre » tel qu'il se présentait lui-même. Le second, le poète Maurice Mac Nab, se rendra célèbre à la fin du XIXe siècle, comme chansonnier dans le cabaret de Bruant. Le Métingue du Métropolitain et Le Bal à l’Hôtel de ville figurent parmi les chansons les plus connues de son répertoire qu'il interprétait au Chat Noir. Quant au troisième, le maréchal Mac Donald, il passera son enfance à Sancerre (sa maison est toujours visible rue Mac Donald) avant de connaître une prestigieuse carrière militaire pendant la Révolution et l'Empire.

Il prendra une part prépondérante dans la victoire de Wagram en enfonçant, avec ses deux divisions, le centre de l'armée autrichienne, sous le feu de 200 canons. A propos de ce fait d'armes et de la personnalité de Mac Donald dont Sancerre honorera la mémoire du 1er au 31 août prochain, le général Bertrand (de Châteauroux) rapporte ces propos que Napoléon lui tiendra à Sainte- Hélène, au sujet du courage de ses généraux : « Charger à la tête de ses troupes dans l'excitation de la bataille, porté par toute l'armée en plein soleil, bien sûr il  faut du courage, mais il existe un courage plus difficile et plus rare, c'est quand on vous réveille à la fin de la première moitié de la nuit, comme Mac Donald, et que vous ne croyez même plus qu'il y aura un jour après ; c'est deux heures après minuit, quand vous êtes seul et qu'il fait froid, humide et noir. Alors, à ce moment-là, si on vous demande de monter en ligne pour le combat décisif et que vous répondez : je suis prêt … c'est cela le grand courage », celui notamment de Mac Donald que Napoléon nommera Maréchal le 12 juillet 1809 sur le champ de bataille, en lui disant  : « à présent, entre nous, c'est à la vie et à la mort. »       


LES ECOSSAIS et LA RESISTANCE dans l’INDRE


Curieusement c'est ce que dira le colonel Buckmaster à Georges Bégué au moment de son embarquement à bord d'un Lightning, vers 23 heures, le 5 mai 1941, à Tempsford, un aérodrome situé près de Londres, comme si cette formule transcendait le temps dans son passage du témoin d'alliance aux hommes du combat de la dernière chance. La mission de ce premier agent du Special Operations Executive à être parachuté en France est de prendre contact avec Max Hymans, député de L'Indre, demeurant à Valençay. Son largage aura lieu vers une heure du matin, le 6 mai, au niveau de la station BP, Les Champs d'Amour, située sur la quatre voies entre Vierzon et Châteauroux. 

Après avoir récupéré sa valise-radio et enterré son parachute ainsi que sa combinaison  de vol grâce à une petite pelle dissimulée dans une de ses poches, il a cherché le premier signe lui permettant de se repérer sur une carte routière (orientée grâce à un bouton-boussole de sa veste) . Ensuite il a pris la route de Valencay, par Buxeuil, qu'il atteindra à l'aube. Face à l'église, un café domine la pente d'un coteau qui descend vers une petite rivière, le Renom. Arrivé sur le pont, Bégué  entend ses volets grincer et, quand il atteint le débit de boissons faisant également hôtel-restaurant, la porte est ouverte. Georges Bégué entre. Une faible lumière scintille dans une petite salle où l'on respire une odeur de bois et de vin de pays. A l'entrée, le calendrier des postes voisine avec le certificat d'études soigneusement encadré. Derrière le bar, un homme d'environ 60 ans le dévisage avec un peu d'étonnement.  « Ca va-t-i bin? » Bégué, originaire de Périgueux, répond sans hésiter : « Oui, pûtoben mais y fait pas chaud ce matin. » L'homme porte un paletot gris et un pantalon de velours noir.  «Un bout de chicorée ben chaude, c'est tout c’qu'on a !» Bégué, assis à une table près de la porte, hoche la tête « oui, ça ira ben ». L'homme disparaît et l'agent 001 du Special Operations Executive porte la main à sa poche droite pour s'assurer que le Sheffield est bien à sa place. C'est un poignard qu'on lui a remis à la fin du stage commando  effectué en Ecosse sur les terres de Sir Donald Cameron of Lochiel, à Archnacarry, dans les Highlands.

Le camp se limite à quelques baraques situées au creux d'un vallon où flotte un brouillard quasi constant. Au programme des six semaines de stage : apprendre à endurer des conditions extrêmes, à tuer aussi, au pistolet, à mains nues ou avec un poignard qui ressemble à s'y méprendre à un couteau scout français, car tout est français chez Georges Bégué -pardon- Georges Mercier, représentant de commerce muni de sa valise d'échantillons pesant 24 kg.  En  réalité l'homme est un ancien soldat français  évacué de Dunkerque en  juin 1940. Engagé volontaire dans les services britanniques dès son arrivée en Angleterre, il a fait ses études d'ingénieur électronicien à Hull au nord de l'Angleterre.  Repéré à l'entraînement par  Gubbins, lui-même écossais et patron du Special Operations Executive créé par Churchill en juillet 1940, afin d'encourager et aider la résistance des populations civiles dans l’Europe occupée au moyen du sabotage et de la subversion, Georges Bégué a rejoint l'école des transmissions dirigée par le général Nichols. Cet ancien compagnon de Lawrence d'Arabie cultive deux jardins secrets : l'empire napoléonien et la France. A ce propos, la petite histoire raconte que ce général, mit un soin tout particulier dans la préparation de cette mission, quand il sut que son stagiaire allait être parachuté près de Valençay, la ville du Duc de  Talleyrand.

Pourtant ce n'est pas la personnalité du diable boiteux qui a convaincu les services britanniques de parachuter un baroudeur de 30 ans près de ce canton du Boischaut nord ; c'est la proximité de la ligne de démarcation et la personnalité de Max Hymans. Après avoir voté les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain en juillet 1940, ce Député socialiste de l'Indre, juif et franc-maçon, a vite  déchanté dès la dissolution de la franc-maçonnerie le 13 août 1940 et l'adoption d'un statut des  juifs le 30 octobre suivie par une mise au pas de la gauche politique et syndicale. Aussi a-t-il fait  parvenir une lettre à Radio-Londres animée par un de ses amis,  André Labarthe, grâce à un diplomate étranger rencontré à Vichy, afin d'offrir ses services à la Résistance. Et c'est en toute connaissance de cause que Georges Bégué,

-pardon- Georges Mercier, après avoir parcouru sans encombre Vatan-Valençay, soit une trentaine de kilomètres à pied, frappe à la porte de Max Hymans. De façon précise et concise, l'envoyé de Londres raconte son parachutage ainsi que son intention de créer une structure d'accueil  pour des agents formés en Angleterre.

Parfaitement récitée, la leçon est en tout point conforme à ce qu'attend Max Hymans. Pourtant ce dernier reste distant, évasif, car il sait que les services du Maréchal le surveillent. « Très bonne votre histoire, répond-il, mais vous avez vraiment trop d'imagination. » Alors, Bégué, voyant que la citadelle reste imprenable par les voies logiques du discours, sort de sa poche le permis de conduire d'André Labarthe barré de cette phrase : « Tu peux faire une confiance absolue à celui qui te remettra ce document. » Signé André Labarthe. Pour la première fois, Max Hymans esquisse un sourire en tournant et retournant attentivement le document. Puis l'ex-député de Valencay se lève et, tendant la main à son étrange visiteur, lui dit : « Vous avez fait un long voyage, Monsieur, soyez mon invité.»

Le 9 mai 1941, le message annonçant la création du premier des quatre-vingt-trois réseaux SOE qui opérèrent en France pendant la seconde guerre mondiale est envoyé de la rue des Pavillons, à Châteauroux. Suit le parachutage le 11 mai, dans les environs de Clion, de  Pierre de Vomécourt qui réussira l'exploit d'exfiltrer un agent double, Mathilde Carré, dite la Chatte, en Angleterre, permettant ainsi au MI6 de décrypter une partie de l'organigramme de l’Abwehr et du SD, les deux services secrets allemands.

A la fin de mai 1941, Jacques de Guélis frappe à la porte de Max Hymans, rue Paul Menon à Valençay. Sa mission : homologuer les terrains d'atterrissage pour Lysanders chargés d'acheminer, en France, des agents français et anglais. A bord de ce monomoteur, le pilote assure la navigation. A l'arrière, séparé  de la cabine de pilotage par des réservoirs d'essence et d'huile, un habitacle très restreint accueille deux ou trois passagers au maximum. Au sol, le balisage, en L renversé, se limite à trois torches disposées dans un champ bien dégagé d'une longueur idéale de 500  mètres. Pour le pilote, le secret de la réussite réside dans la préparation minutieuse de sa route sur une carte, afin de repérer les dangers, particulièrement la DCA allemande qu'on appelle la flak. Ainsi la route vers Châteauroux passe par Cabourg, entre les flaks du Havre et de Caen, puis emprunte une série de zig zag en direction de Blois où, près du ruban argenté de la Loire, le reflet des clochers de l'église Saint-Laumer par les nuits de pleine lune, indique que l'atterrissage est proche. L'échange des passagers et de leurs valises s'effectue en moins de trois minutes.

L'Indre est le département qui connut le plus grand nombre d'opérations de ce type en France ; environ une trentaine entre 1940 et 1944.  La proximité de la ligne de démarcation  avant décembre 1942  pour le passage en zone nord, la  géographie de grands champs et de vastes pâtures encore entourées de haies et la qualité de l'encadrement clandestin berrichon , expliquent ce record. Curieusement, la première opération Lysander eut lieu dans la nuit du 11 au 12 avril 1941, donc antérieurement  à la rencontre Hymans-de Guélis car,  avant le SOE, l'Intelligence Service avait déjà posé ses jalons au centre d'une France résistante articulée autour du noeud ferroviaire de Vierzon , entre Paris-Toulouse et Lyon-Nantes.

Cette première opération avait pour but d'exfiltrer un dénommé Cartwright,  et le lieutenant  Gordon Scotter fut désigné pour accomplir cette mission.  Engagé à 20 ans, en 1939, dans la RAF, ce jeune Ecossais possédait les qualités d'audace, de maîtrise et d'endurance pour être versé, au printemps 1941,  à l'escadrille des opérations spéciales de sa Royale Majesté.  Toutefois, le 11 avril 1941, après avoir réussi à échapper aux avions allemands qui le prennent en chasse dès son arrivée en France, il s'égare pendant près d'une heure, trompé par l'ombre des nuages qu'il assimile à des bois. Ayant néanmoins fini par trouver le terrain au nord de Châteauroux, il se pose sur un sol très dur, « traverse brutalement trois ornières, endommage fortement  son train d'atterrissage et faillit caler le moteur »…  dit son compte-rendu  de mission  qui ajoute : « le terrain grouillait d'hommes courant dans tous les sens, en agitant les bras. »  Cartwright escalada rapidement le cockpit et prit place à l'intérieur pendant qu'on lui jetait ses valises. Puis il cria : « Décolle - Décolle ... » Alors Scotter s'envola dans la surpuissance des 900 chevaux du Lysander, au-dessus d'une colonne de voitures de la police française assistée par la Gestapo.

Arrivé à Tangmere pendant un raid de la Luftwaffe sur ce terrain d'atterrissage, l'Ecossais s'écarta et attendit le moment favorable pour se poser, tous feux éteints, à la grande stupéfaction des équipes au sol qui pensèrent un moment avoir à faire à un type inconnu d'appareil allemand.  Pour sa première mission, Gordon Scotter fut décoré de la Distinguished Flying Cross qu'il commenta ainsi : « Maintenant je suis capable d'opérer par la nuit la plus noire et avec des lunettes noires par nuit claire ... »



LE SPECIAL AIR SERVICE  (SAS)


Le ton et le style écossais empruntent à ce qui fonde l'histoire à « l'heure du besoin », comme disait Jacques IV d'Ecosse à propos de la Vieille Alliance. Ils relèvent d'une poétique où le rapport au monde fait événement tant par l'humour que le frisson de sacré et d'absolu que sa ligne de risque suscita entre les hommes qui revendiquèrent cette voie pendant la seconde guerre mondiale. A cet égard, les SAS occupent une place exemplaire.  Créé par les frères Stirling pour lutter contre l’Africakorps de Rommel, le célèbre  Special  Air Service se compose de petites unités très mobiles équipées de jeeps.  Un escadron comprend 12 véhicules blindés équipés de mitrailleuses Vickers : un jumelage de deux  mitrailleuses à l'avant, une sur un pivot central et une autre à l'arrière de la voiture. Deux camionnettes armées et remplies d'armes et de munitions complètent la formation.  Les équipages sont constitués de para-commandos volontaires formés en Ecosse. 

Dès janvier 1941, ces formations reçoivent pour mission de neutraliser les avions allemands basés sur les côtes de Tripolitaine et bombardant  quasi quotidiennement les bateaux ravitailleurs de l'île de Malte tenue par les Britanniques.  La progression vers ces aérodromes ennemis situés à plusieurs centaines de kilomètres des campements SAS se fait de jour, dans la fournaise du désert, la faim, la soif et les aléas d'une mécanique qu'il faut rafistoler avec des moyens réduits. Cachés derrière les dunes, ceux qu'on appelle les Rats du Désert attendent la nuit pour faire irruption sur des aérodromes ennemis dont ils mitraillent les avions alors au repos, anéantissant des escadrilles entières de la  Luftwaffe.

Fin 1941, un  petit contingent de parachutistes ayant participé, aux côtés des Britanniques, à la campagne de Syrie afin de soustraire ce pays du Proche- Orient à la convoitise  allemande désireuse d'y installer des aérodromes de  transit pour leur conquête des puits de pétrole du Moyen Orient, cette cinquantaine de combattants de la France Libre arrivent au Caire sous la conduite  du capitaine Berger et du lieutenant Jordan pour y continuer un combat que les SAS proposent de poursuivre à leurs côtés. Leur intégration se fera grâce à l'intervention  de Stirling lui-même auprès du général de Gaulle, lors d'une rencontre à Beyrouth. Dans un premier temps, le chef de la France Libre, très sourcilleux quant à l'autonomie des forces françaises, refusera. Alors David Stirling se mettra au garde à vous en disant : « Mon général, c'est  la première fois qu'un officier  écossais échoue dans sa mission. » Aussitôt de Gaulle  tendra la main  en disant : « Si vous êtes Ecossais, ça change tout ». C'est comme cela que les SAS français sont nés …

Ils interviendront en Berry dans le cadre de la mission  Spenser qui recevra pour mission de venir en appoint aux maquis du Centre, plus particulièrement  du Berry, afin de contraindre à la reddition la division  Elster, une colonne allemande forte de 20 000 soldats. Le commandant de la brigade SAS était le général Mac Leod, un pur Ecossais. Son premier escadron participera à la libération de Bourges en août 1944. Dans son journal de route,  j'ai retenu  quelques lignes signées du lieutenant Taylor assisté de l'aspirant Fourquet :

« Nous apprenons, par un conducteur d'ambulance français, qu'un important convoi se dirige vers Châteauroux. Plaçant deux jeeps en embuscade au carrefour de Neuvy-Pailloux, nous attendons. A la tombée de la nuit, le convoi se présente. Les SAS ouvrent le feu à une centaine de mètres. Nos huit mitrailleuses arrosent copieusement les premières voitures boches et les bloquent. L'ennemi riposte avec tous ses moyens.  A cours de munitions, nos deux jeeps  s'esquivent à la faveur de la nuit, à travers champs. Je réussis à passer un message à la RAF qui enverra, le lendemain matin, deux chasseurs bombardiers pour anéantir la colonne ennemie ».

A l'été 44, pendant la bataille de France, un autre service Action, baptisé  Jedburgh, opéra en Berry. Jedburgh est une ville écossaise des Borders où, pendant les guerres des XIIIe et XIVe siècles entre l'Angleterre et l'Ecosse, tout suspect pris dans la ville ou ses environs était, selon la coutume, tué avant d'être jugé !  C'est dire l'état d'esprit de ceux qu'on appellera les Jeds organisés en sticks ou teams, des équipes de trois hommes composés, idéalement, d’officiers alliés : un Français, un Anglais et un Américain. Leur vocation était d'instruire militairement les maquis et de coordonner certaines actions entre réseaux et groupes armés, SOE et SAS compris.

Le team  Alec sera ainsi parachuté dans le nord du Cher afin de prendre contact avec le réseau SOE Ventriloquist animé par Philipe de Vomécourt. C'est le frère de Pierre dont nous avons déjà parlé. Le team Hamish met sur  pied trois bataillons dans les environs d' Aigurande, chacun composé de deux compagnies de 150 hommes. Le team Ivor, largué près de Beddes, atterrira dans une carrière abandonnée et connaîtra un sort tragique. Le radio américain se tue à l'atterrissage. Le Français s'écrase dans un trou et une balle de son révolver armé traverse sa jambe juste au-dessus du genou. Quant au Britannique, il se fera une entorse à l'arrivée.

Dans l'Indre, deux équipes Jedburgh opérèrent principalement. Le team Hugh entre  Belabre, le Blanc et la Brenne.  Le team Julian sera parachuté sur le terrain Mascara, à Frédille,  10 km à l'ouest de Levroux dans la nuit du 10 au 11 août 1944. Le comité d'accueil  est parfaitement organisé et tous les containers largués par avions sont réceptionnés.  Dès le lendemain de leur arrivée, les Jeds commencent l'instruction de  trois compagnies du Nord-Indre. Tous les deux jours, des maquisards se succèdent dans  le bois de Landres pour s’initier au maniement des grenades, Brens, Piat et bazookas. Les officiers alliés font également le tour des différents maquis, prenant contact avec le Commandant  Francis, chef du secteur et avec Pauline du réseau SOE  Wrestler qui opère dans la région depuis juin.

Pour la Résistance, Pauline, c'est aussi Marie, en réalité Pearl Witherington agent franco-britannique d'ascendance écossaise. Elle a pris la direction d'un réseau dont elle était le courrier quand son chef, Maurice Southgate, a été arrêté par la Gestapo. Elle est morte il y a peu et elle était une amie. Nous avions coutume de nous retrouver, tous les 6 mai, devant le  mémorial du SOE érigé à Valençay, à la mémoire des 104 hommes et femmes, membres des forces armées britanniques, américaines et françaises disparues pendant la seconde guerre mondiale. A l'hôtel-restaurant  Le Lion d’Or, le 5 mai au soir, le poulet au sang était de rigueur comme le fromage de chèvre et la bouteille de Gamay. Après le repas, nous regagnions nos chambres par l'escalier extérieur après avoir longé un mur recouvert de glycines.  Devenue presque aveugle à la fin de sa vie, Pauline me prenait alors le bras, et, après quelques secondes, me demandait invariablement : « Comment sont les glycines cette année ? » C'était devenu  un code entre nous et je m'efforçais de lui décrire  l'état d'éclosion des fleurs dont elle percevait le parfum. Devant la porte de sa chambre, elle me serrait la main en me fixant. « Vous êtes toujours des nôtres, Jean-Yves.» Je répondais invariablement : « Oui, c'est comme cela, Pauline, et ce sera toujours comme cela. » Elle répondait aussi invariablement : « Mais c'est parce qu’il y a une raison, vous savez ! »


Quelques semaines avant sa mort, en février 2008, je fus invité à Pool, en Angleterre, au quartier général des Royal Marines qui avaient initié un raid fameux dans l'estuaire de la Gironde en décembre 1942. Grâce à des mines magnétiques  plaquées sur les coques de cargos allemands, un commando progressant de nuit en kayak, dans le port de Bordeaux, après avoir été déposé par sous-marin près du Verdon, ces hommes donc, tous des Royal Marines, avaient réussi à envoyer par le fond, 4 bateaux allemands chargés d'étain et de caoutchouc japonais et à endommager deux pétroliers.

Cette opération intéressait deux amis, anciens du 11e Choc, désireux d'en faire un livre et à qui j'avais confié quelques informations. En remerciement, une invitation me parvint, émanant des Royal  Marines, ce qui m'intriguait car les libéralités des Services Spéciaux  sont rarement gratuites. Je me suis donc rendu à l'invitation où, dès mon arrivée à Pool, c'est-à-dire en début d'après-midi, je rencontrai des spécialistes de guidages d'avion en Afghanistan  avant d'assister à  une  démonstration  « commando »   de matériel amphibie …

Le soir, après le dîner,  un officier supérieur avec qui j'avais eu le loisir d'évoquer certaines opérations de la seconde guerre mondiale, notamment l'opération  Mincemeat, se proposa pour me raccompagner.  Pendant le parcours nous continuâmes à échanger sur des points historiques précis et je fus surpris par l'ampleur et la rigueur historiques de mon interlocuteur, son humour aussi dans  l'évocation de certaines opérations.

Ma chambre était située au premier étage d'un petit bâtiment qui me rappela quelque chose, d'autant  qu'on y accédait  par un escalier extérieur. Devant les marches, l'officier britannique sortit de son blouson la cravate « régimentaire » des Royal Marines, en disant : « C'est notre cadeau de bienvenue ». Ensuite il ajouta : « Monsieur Montagu, vous êtes ici pour deux jours, nous sommes à votre disposition.»
Interloqué, je le regardai en lui demandant : « Mais à quel titre ? » Alors il eut ce sourire typiquement club, que l'on déguste entre deux whiskys ou dans l'ombre  d'une complicité que je qualifierai d'organiquement british.  Puis  il me répondit : « Parce que les Montagu font partie de nos services depuis le XVIIe siècle … »


                                                                      Jean-Yves MONTAGU

Bourges, Juillet 2009

 
Dernière modification : 22/01/2010
 
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