Marcel Plaisant

"Un tricentenaire oublié : Bourdaloue"

Conférence de François Marcel Plaisant

lors de sa réception à l'Académie du Berry

le 23 octobre 2005

L’Académie du Berry, réunie le 23 octobre en séance solennelle à Bourges à l’Hôtel de Bourbon, sous la présidence de M. Alain Bilot, a reçu M. François Marcel Plaisant, ambassadeur de France, président du Cercle Amical du Berry - Les Berrichons de Paris. Le discours de réception qu’il avait choisi, fut consacré à « un tricentenaire oublié : Bourdaloue » le grand prédicateur, de vieille souche berrichonne.

              En m’accueillant dans son sein comme membre titulaire l’Académie du Berry, à laquelle mon père - dont quelques-uns ici gardent un souvenir qui m’émeut - appartint jadis avant sa refondation en 1959, me fait un honneur auquel je suis sensible. Je n’ignore pas qu’il s’adresse en premier lieu au président des Berrichons de Paris. C’est pourquoi il m’est venu à l’esprit, pour vous remercier, de rappeler le souvenir du plus glorieux des Berrichons de Paris, le Père Louis Bourdaloue, prédicateur du roi.

                                                     

                Le goût des Français pour les anniversaires est bien connu : anniversaires des personnes et des événements, des décès et des naissances. Nous célébrons cette année en Berry, avec toute la France, le bicentenaire de la naissance de George Sand. A Meaux, à Dijon, à Paris, on a marqué le tricentenaire de la mort de Bossuet. Or c’est aussi en 1704 que mourut son rival Bourdaloue, Berrichon illustre que ce tricentenaire n’a pas suffi à tirer de la pénombre. Alors que son effigie ornait encore les cartes du Cher au siècle dernier, à présent les guides touristiques et les manuels scolaires le passent presque sous silence ; on ne trouve plus en librairie que son foudroyant sermon sur les richesses. Le gros travail préparé par Monseigneur Villepelet, ancien évêque de Nantes et enfant du Berry, est hélas resté inédit. Sa bibliographie était quasi vide depuis près d’un siècle, à part quelques réimpressions, quand parut en 1995 l’utile biographie due à M. Aimé Richardt. Sa ville natale n’a pas été plus généreuse à son endroit. Mon père a milité jadis pour que son vieux lycée, auquel il était très attaché, reçût le nom de Bourdaloue. C’est Alain Fournier qui l’emporta, au motif dirimant à l’époque que le prédicateur était jésuite, et la référence à notre grand romancier-poète convenait peut-être mieux à un établissement destiné à la jeunesse. Mais la rue qui lui était autrefois dédiée a été débaptisée pour le même motif en 1906 et l’actuelle rue Bourdaloue rend hommage au grand ingénieur Paul-Adrien, l’un des pères du canal de Suez, qui revendiquait une parenté, vraisemblable sinon prouvée, avec l’orateur sacré : il fit ériger une stèle à sa mémoire en l’église Saint-Paul Saint-Louis à Paris ; il légua à la ville de Bourges de quoi ériger l’enfant au dauphin qui orne la place de la Préfecture et, plus tard, un buste du grand homme dans le jardin de l’archevêché. Il n’aurait certainement pas voulu éclipser le prédicateur dont il était si fier et c’est pourtant ce qui arriva ! Je dois les précieux renseignements qui précèdent, et plusieurs autres, à sa descendante Mme Drouillot, membre actif du conseil d’administration du Cercle Amical du Berry, que je saisis l’occasion de remercier.

                L’année 2004 me paraissait donc devoir s’achever dans le silence sur Bourdaloue, du moins dans son pays, car la Société de Jésus a célébré une messe à sa mémoire à Paris le 12 mai, jour anniversaire de son décès. J’appris alors, trop tard, qu’un beau spectacle en musique allait lui être consacré par les Amis du grand orgue de la cathédrale de Bourges. Nos efforts se rejoignent donc pour jeter un peu de lumière sur celui qui fut une gloire nationale venue du Berry. Je souligne que je n’ai aucun titre à le faire si ce n’est d’avoir beaucoup lu tout Bossuet et quelque peu Bourdaloue. Aussi mon propos n’aura-t-il aucune prétention scientifique. Comme Sainte-Beuve dans son Port-Royal  “je ne fais aujourd’hui que courir à travers Bourdaloue”. Et je commencerai en pastichant ses exordes soigneux : deux propositions “vont faire le partage de mon discours”. J’essaierai de vous parler d’abord de Bourdaloue en son temps, puis de Bourdaloue pour notre temps.

                Bourdaloue en son temps, c’est assurément un Berrichon et même un Berruyer. Mais pour la littérature, l’histoire et l’Eglise ce sera bien davantage, il faut l’avouer d’emblée, le Bourdaloue de Paris et de Versailles, de la Cour et de la Ville.

                Bourdaloue est “natif de Bourges en Berry”, écrit Guy Patin dans ses mémoires : cela prouve que  cette origine était notoire. Il y est né le 26 ou 27 août 1632 - Bossuet avait cinq ans. Son patronyme aurait désigné une cabane en bois comme les loges des bûcherons, ce qui expliquerait que des lieux-dits de ce nom se trouvent en Sologne, entre Souesmes et Nançay. La famille remonte à un Macé Bourdaloue qui se fit construire à Vierzon au XVè siècle une maison encore debout mais menaçant ruine il y a quelques années ; je ne sais trop ce qu’il en est aujourdhui et je fais appel aux Vierzonnais pour me le dire. On trouve le nom de Bourdaloue sur une liste de nobles établie par son futur confrère de la Société de Jésus, le Père Philippe Labbé, reproduite dans les Richesses du Berry, classiques berruyers, publiés sous la direction de votre regretté président le Pfr-Dr Penin de Jarrien. Noblesse de cloche datant de l’arrière-grand-père de notre auteur, Claude, échevin de Bourges en 1613. Son père Etienne (1609-1669) était avocat au Parlement, doyen du présidial, honoré du titre de conseiller du roi. L’enracinement berrichon est donc solide. Faut-il en tirer des conséquences ? Y a-t-il un caractère berrichon ? Personnellement je ne crois guère à “l’âme des peuples”, étudiée avec conviction par mon vénéré maître de jadis André Siegfried. Mais on se rappellera ici comment George Sand dans les Maîtres Sonneurs oppose le Berrichon et le Bourbonnais, le casanier et l’aventurier, le pragmatique et le romantique. Et Louis de Raynal, dans sa fameuse Histoire du Berry, va plus loin : “... ce qui domine chez nos Berrichons... c’est une nonchalance intellectuelle trop souvent poussée jusqu’à la routine, mais qui n’exclut pas une assez grande finesse... Eh bien ! déplacez ces natures un peu indolentes, ouvrez devant elles un horizon étendu, ... et leur justesse naturelle ainsi fécondée atteindra un degré remarquable de développement et de pénétration... Les Jésuites tiraient un parti excellent des sujets que leur donnait la province ; mais ils avaient soin de les éloigner du clocher natal. Parmi tous les hommes distingués dont le Berry a le droit d’être fier, Bourdaloue est à coup sûr le type le plus éminent des qualités de l’esprit local portées à leur plus haut degré et agrandies par l’observation et l’étude. Une pensée pénétrante et ferme, une dialectique rigoureuse et qui arrive parfois à l’éloquence à force de raison...”, etc. Soit dit en passant, mon père, sur son exemplaire, a remplacé “parfois à” par “au sommet de” et a ajouté en marge “très éloquent”.


                L’éloquence à force de raison : le grand mot est dit. “Il reçut de la nature un fond de raison”, écrit son premier biographe le Père Bretonneau, jésuite, qui publia ses oeuvres dès 1707. Nous y reviendrons. Brillant élève, couvert de prix, l’étudiant est de ceux dont les jésuites de Bourges auront su tirer le meilleur parti. Ils l’ont conquis. Lorsque son père - qui lui–même, selon Bretonneau, “parlait bien en public” - le tire du collège pour orienter ce seul fils qui lui reste vers une carrière “mondaine” digne de la sienne et de leur noblesse qui reste à illustrer,  Louis fugue à Paris vers la maison-mère de la Société de Jésus. Son père le ramène à Bourges, puis finit par céder. Il le laisse retourner dans la capitale. Le jeune homme est admis dans la Compagnie le 10 novembre 1648 et accomplit son noviciat jusqu’en 1650. “Cette fugue est le seul événement insolite de sa vie” dira l’abbé Lambert, auteur en 1751 d’une histoire littéraire du règne de Louis XIV, cité par Brunetière. Dès lors, écrit Sainte-Beuve, “il n’a pas et ne peut avoir de biographie”. J’ajouterai : il n’a plus qu’une chronologie. Il étudie et enseigne à Amiens, Orléans, Rennes, Rouen, Nancy, Eu..., partout sauf à Bourges ! A Paris, à la fin des années 1650, il aurait eu pour élèves le futur Louvois et plus certainement François de Lamoignon, fils du Premier président et futur président à mortier, que nous retrouverons. En 1660, il est ordonné prêtre. En 1665-1666, il prêche sa première “station” : on désigne ainsi un cycle de sermons, par exemple pour l’avent ou le carême. En 1669, il fait ses débuts à Paris en la maison professe de Saint–Antoine. En 1670, ce sont ses débuts à la Cour. Le succès est immédiat. Il est, semble-t-il, revenu plusieurs fois dans sa ville natale : dans les années 60 puis en 1696, 1698, 1699. Exemple-type du provincial monté à Paris pour y trouver la notoriété, la gloire même, il est probablement, après Jacques Coeur, en date comme en illustration, le premier des Berrichons de Paris.   

                Suivons-le donc maintenant à la Cour et à la Ville. Pour apprécier ce que fut la place d’un Bourdaloue en son temps, il faut d’abord prendre la mesure du rôle que jouaient alors les grands prédicateurs. La religion gouvernait toute la vie quotidienne tant privée que publique mais les fidèles ne lisant guère l’Ecriture et assistant à la liturgie sans vraiment y participer, la prédication formait l’essentiel de la vie religieuse. Et quand La Bruyère disait qu’on allait au sermon comme au théâtre c’était moins péjoratif que nous ne pensons car c’étaient bien là les deux principales manifestations de ce que nous appellerions la vie culturelle. Chacun sait, d’après Mme de Sévigné qu’il fallait envoyer son laquais garder une place si l’on souhaitait entendre le Père Bourdaloue. Ce n’était d’ailleurs pas tellement nouveau puisque son grand inspirateur Saint Jean Chrysostome se plaignait, aux belles années 380, que ses paroissiens d’Antioche “se poussent les uns les autres au sermon” pour disparaître ensuite au début de la messe.

                Ainsi, “quand Bourdaloue parut, Bossuet ne passa plus pour le premier prédicateur”. C’est Voltaire qui l’affirme dans son Siècle de Louis XIV, empruntant  d’ailleurs sa formule au fameux Huet, évêque d’Avranches. Il peut s’appuyer sur le témoignage des contemporains. On sait, on ne sait même souvent que cela de Bourdaloue, l’enthousiasme qu’il inspirait à la marquise de Sévigné. J’ai compté 40 occurrences dans les Lettres. Je n’en citerai que deux ou trois. Dès sa première station, en décembre 1670 : “il passe infiniment tout ce que nous avons ouï jusqu’à présent”. Elle se partage alors entre le Berrichon et Mascaron mais bientôt Bourdaloue l’emporte, “le Bourdaloue” dit–elle, comme on dit le Tasse ou l’Arioste. Et en février 1674 : “il est d’une force à faire trembler les courtisans”. En mai 1680 : “Bourdaloue, qui frappe toujours comme un sourd disant des vérités à bride abattue, parlant contre l’adultère à tort et à travers, sauve qui peut ; il va toujours son chemin”. C’est l’opinion générale que la marquise exprime avec exubérance. A sa façon, la sécheresse de Saint-Simon n’en dit pas moins : “ce fameux jésuite que ses admirables sermons doivent immortaliser” (1695) “aussi droit en lui-même que pur dans ses sermons”. En revanche, notre auteur n’est cité nulle part dans l’immense correspondance de Rancé, à qui pourtant rien de religieux n’est étranger. Ce silence n’est peut-être pas moins éloquent ; qu’il reflète la réserve d’un ami de Bossuet resté très fidèle à son camarade de promotion en licence dite sorbonique ou un secret agacement devant le succès trop mondain de Bourdaloue. Car ce prêtre irréprochable fut aussi un mondain. Mme de Sévigné nous le montre en 1685 à Bâville, chez leur ami commun François de Lamoignon, “dans la liberté de campagne” comme un homme “dont l’esprit est charmant et d’une facilité fort aimable”. Saint–Simon nous confirme que Lamoignon à Bâville “avait tant qu’il pouvait force seigneurs de la cour et toujours le célèbre Père Bourdaloue”. Il était le confesseur des grands, il assistait les mourants illustres, le maréchal de Luxembourg, la grande Mademoiselle … et aussi le libertin Pomenars. Il y avait de l’abbé Mugnier chez Bourdaloue. C’était déjà pour la bonne cause. “Il connut le monde”, écrira Lamoignon à sa mort, “il se servit de cette connaissance pour exciter les hommes à la vertu… sa sublime éloquence venait surtout de la connaissance parfaite qu’il avait du monde”.

                Autant de preuves d’un succès éclatant. Bourdaloue prêche plus souvent devant la Cour,  dans les années 70-80, que Bossuet dans la décennie précédente. En 1679, il reçoit le titre de prédicateur du roi. Et dès 1707, je l’ai dit, ses sermons sont publiés par les soins du Père Bretonneau : ceux de Bossuet attendront 1772 !

                La primauté de Bourdaloue se maintient durant tout le XVIIIe siècle. En 1751, l’abbé Lambert, déjà cité, recense dix-neuf orateurs de la chaire et quatre maîtres de l’oraison funèbre. Dans les deux listes on trouve notre Berrichon, mais non l’aigle de Meaux, classé parmi les “théologiens et controversistes”. Bientôt La Harpe, si longtemps l’oracle de l’histoire littéraire, jugera Bossuet “médiocre dans le sermon”. Le déclin relatif de Bourdaloue s’amorce au XIXe siècle quand Lamennais l’appelle “un écrivain de second ordre”.

                Comment expliquer cette longue primauté de Bourdaloue ? Il est aisé d’en chercher les raisons nous-mêmes puisque ces maîtres de l’éloquence sacrée ont traité les mêmes sujets. Prenons par exemple leurs sermons sur l’ambition. Chez Bossuet l’apostrophe fuse ; contrairement aux idées reçues, rien de pompeux, mais des images familières, concrètes. Et des traits fulgurants. Sa manière d’annoncer son plan en deux ou trois points nous fait parfois sourire aujourd’hui. Pourtant il y apporte beaucoup de souplesse, sinon du flou. “L’éloquence de Bossuet”, conclut Brunetière, “est essentiellement lyrique”. Quand nous lui donnons la préférence, c’est que le style de Chateaubriand est passé par là, lui qui fut d’ailleurs le premier à remettre Bossuet et Bourdaloue sur le même pied dans le Génie du Christianisme, de pair, à vrai dire, avec Massillon. Notre auteur, lui, “n’a pas comme Bossuet les foudres à son commandement et les mains pleines d’éclairs”, pour reprendre une formule de Sainte–Beuve. Mais il annonce et suit son plan avec rigueur, divise sa matière en parties et sous-parties, illustre son propos par des exemples. Moins ardu, moins théologien et plus moraliste que Bossuet, il se met à la portée de son auditoire. C’est un professionnel du sermon ; il n’a fait que cela toute sa vie alors que l’évêque de Meaux est un homme d’action chargé de responsabilités. N’est-ce pas lui qui a dit : “la nature même nous enseigne que la vie est dans l’action” ? En fouillant un peu ce parallèle on discerne les trois grandes forces de  Bourdaloue : sa rhétorique, ses portraits, sa doctrine. Comme il dirait : développons ces trois points.


                Sa rhétorique - n’ayons pas peur des mots - c’est son principal talent. “L’habitude de diviser toujours en deux ou trois points est encore une coutume gênante que le Père Bourdaloue trouva introduite et à laquelle il se conforma”, dit Voltaire. Ce devait être une vieille tradition des jésuites qui remontait aux anciens, à Quintilien sinon aux sophistes décrits par Platon, en passant par Saint-Thomas d’Aquin. Bourdaloue en fait un usage magistral. Il avance une proposition, en tire les conséquences, vous y enferme. C’est ainsi qu’à Mme de Sévigné “il (m)’a souvent coupé la respiration”. Il annonce et répète : “J’avance deux propositions… je reprends et je raisonne…, raisonnons s’il vous plaît un moment ensemble… pour reprendre par ordre et pour mieux développer… développons… suivez-moi… car… or… donc… il s’ensuit…”. Et quand il cite, maintes fois, Saint Jean Chrysostome, c’est en commençant par dire : “voici comment il raisonne”. Il nous avertit : “mon dessein est de convaincre votre raison”. Tout est dit pour “un siècle”, note Brunetière, “où ce que l’on mettait au-dessus de tout c’était la raison”. Bossuet, lui, ne jugeait pas digne de la chaire de “prouver les vérités de l’Evangile par le raisonnement”.

                Seconde force de notre orateur : son art d’illustrer son propos par des exemples, des portraits. “Il commençait toujours”, écrira l’abbé d’Olivet en 1729 dans son Histoire de l’Académie française, “par établir sur des principes bien liés et bien déduits une proposition morale ; et après de peur que l’auditeur ne se fît point une application de ce principe, il la faisait lui-même par un détail où la vie des hommes était peinte au naturel”. Ce “détail”, c’étaient des allusions, des portraits aussitôt reconnaissables par les contemporains. C’est pourquoi Boileau, qui fut un grand ami de notre orateur, dira dans sa satire Contre les femmes de 1694 “écolier ou plutôt singe de Bourdaloue, je me plais à remplir mes sermons de portraits”. La Bruyère aurait pu en dire autant de ses Caractères, qui sont des portraits. Ainsi, dès 1671, Mme de Sévigné reconnaît Troisvilles (le fils du Tréville des Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas), officier mondain tourné à la dévotion mais qui rechutera. On rencontre aussi Molière à travers Tartuffe, le Pascal des Provinciales dans le sermon sur la médisance, les jansénistes dans le sermon sur la nécessité de la pénitence. Ces portraits ont tant de charme que pour leur faire place, si l’on en croit La Bruyère “jusque dans la chaire on se croit obligé souvent de suspendre l’Evangile”. A cette date de 1688, c’est manifestement Bourdaloue qui est visé.

                Pourtant notre prédicateur, bien loin de suspendre l’Evangile, en tire sa force principale, qui est sa doctrine. Bourdaloue est un prêtre sans complaisance qui prêche un christianisme sévère, d’inspiration augustinienne, répondant à la sensibilité de son temps. En morale, il est donc proche du jansénisme au point que Sainte-Beuve l’appellera “le plus solide, le plus scrupuleux, le plus janséniste des jésuites”. Il a pu dire aussi que “la prédication de Bourdaloue ne fut pendant trente ans qu‘une longue et puissante réfutation des Provinciales, une éloquente revanche sur Pascal”, voulant dire que sa vie et sa doctrine exemplaires démentaient la critique pascalienne. Cela dit, en aurait–il été ainsi sans les coups de fouet de Pascal ?


                Rhéteur, moraliste et docteur, tels sont les trois principaux aspects du talent de Bourdaloue. Nous allons les revoir maintenant dans l’éclairage de notre époque pour rechercher ce que le prédicateur du roi peut avoir encore à nous dire aujourd’hui. Reprenons et mettons dans leur jour ces trois pensées, pour parler comme notre auteur.

                ll est d’abord, je crois l’avoir montré, un  rhéteur efficace, habile à pénétrer l’esprit de ses auditeurs. Le terme désigne le praticien de la rhétorique, consommé dans l’art de persuader le vieil art des sophistes d’Athènes. D’où une certaine couleur péjorative, due au soupçon de duplicité d’une part – le rhéteur défend la thèse de qui le paie – et de grandiloquence d’autre part. C’est le fameux "prends l’éloquence et tords lui son cou" de Verlaine. Ce double grief est excessif. Et, dans le cas de notre orateur, il porte évidemment à faux. Dans la forme, Bourdaloue n’est pas grandiloquent. Là où Bossuet s’exprime en une longue période qui s’envole, se déploie et atterrit en douceur, Bourdaloue découpe volontiers sa pensée en une série de petites phrases séparées par des points-virgules, chacune "percutante" dirions-nous. Son style est plus proche du nôtre, au risque de glisser vers le plat et le terne. Quant au fond, il croit évidemment à ce qu’il dit, nous y reviendrons.

               

                La rhétorique de Bourdaloue est largement celle que l’on enseignait dans le secondaire jusqu’au début du XXe siècle quand il y avait encore une classe de ce nom. On y cultivait l’amplification qui consiste, ayant énoncé une idée, à en développer tous les aspects pour mieux envelopper l’esprit des auditeurs, à exécuter en somme des variations sur le thème donné. Il n’est guère de mot qui revienne plus souvent sur les lèvres de notre prédicateur : "pour mieux développer… développons…". Il annonce ses deux ou trois idées directrices, les expose en autant de brefs paragraphes, puis recommence en "développant". L’auditeur est matraqué, si j’ose dire. Le risque c’est que le développement dégénère en délayage et il n’y échappe pas toujours, d’où la longueur proverbiale de ses sermons. C’est une des raisons pour lesquelles cette rhétorique fut mise au rancart comme vieillotte et formaliste. Mais comme dit Sainte-Beuve "la forme de la rhétorique a changé, nous avons de la rhétorique encore". N’est-ce pas de la rhétorique encore, cette pratique de l’exposé oral qui s’est répandue de nos jours dans les classes secondaires où elle était presque inconnue naguère ? Et il faut s’en réjouir car c’est une initiation au même exercice tel qu’on le connaît dans les classes préparatoires et dans les universités. C’est de la rhétorique sans le nom, cette manière de présenter un sujet, de "passer un message" en posant la question dans un exorde, qui s’appelle "introduction", en annonçant dûment un plan divisé en deux ou trois parties redivisées à leur tour et en y rangeant ses idées. La légende veut que le binaire soit de règle à Sciences Po, le ternaire en Khâgne. Quoi qu’il en soit, nous reconnaissons la technique par où Bourdaloue l’emportait sur ses confrères. Méthode bien française dont les Français sourient parfois mais dont les étrangers saluent l’efficacité. A tel point que cette technique est devenue matière d’enseignement dans maints séminaires et colloques voués au "développement personnel",  chers aux "directeurs des ressources humaines". Et cette rhétorique nouvelle vient parfois se confondre sous d’autres noms avec les techniques modernes de communication. Je n’en veux pour preuve que la publicité, voici quelques semaines, d’un DESS de Sorbonne en "lettres modernes spécialisées" où l’on enseigne entre autres "la rencontre entre rhétorique et communication". Mettons-nous donc à jour, ne parlons plus de rhéteur, disons plutôt que Bourdaloue fut et reste un maître "communicateur".

                Sa force de persuasion reposait aussi largement sur son talent pour présenter à ses auditeurs des portraits où chacun devait bien reconnaître son voisin et soi-même. Il est en cela un moraliste, non pas au sens de professeur de vertu mais en tant qu’il s’inscrit dans la lignée de ceux qu’on appelle "les moralistes français", de La Rochefoucauld à Vauvenargues en passant par Esprit, La Bruyère et d’autres, c’est-à-dire des observateurs de la société, de la haute société s’entend, à savoir la Cour de Versailles et les milieux parisiens qui s’y rattachent de près ou de loin. De cette galerie de caractères comme dira La Bruyère, je citerai quelques échantillons. La cible principale de Bourdaloue c’est le "libertin" : on sait que le terme ne désigne pas les débauchés mais les sceptiques et les incroyants. On a beaucoup étudié le "libertinage", érudit de l’époque Louis XIII au point de laisser croire qu’il s’était effacé avec la Fronde. Au contraire, il s’étalait presque sous Louis XIV, du moins jusqu’à l’avènement de Mme de Maintenon. Le roi avait eu pour précepteur un sceptique notoire sinon libertin, La Mothe Le Vayer. Bourdaloue dépeint le libertin germant sur le "mondain", autrement dit celui qui, homme ou femme, vit en fait dans l’indifférence religieuse, esclave de l’amour-propre à La Rochefoucauld, attaché seulement à ses intérêts personnels. Pour peu que ce mondain pense, sa vanité sera séduite par "le ridicule avantage de ne pas penser comme les autres", il deviendra libertin par snobisme et prendra vite le chemin du matérialisme, c’est-à-dire de l’épicurisme au sens propre, nettement visé sans être nommé dans le Sermon sur la Providence. Allant plus loin, l’orateur condamne, sous le nom de luxe, l’épicurisme si répandu de nos jours qui n’est en réalité qu’un hédonisme grossier. C’est là que traduisant le prophète Amos il s’écrie "je détruirai ces maisons de plaisance", citation qui sert de titre à la seule réédition de Bourdaloue disponible en librairie, celle du Sermon sur les Richesses. A bon droit d’ailleurs car notre auteur semble être allé bien plus loin que ses confrères dans la condamnation des richesses. Le critique littéraire, Sébastien Lapaque, a pu écrire récemment que ce sermon "fait passer Arlette Laguiller pour une timorée". Pour Bourdaloue, il n’est pas de grande fortune "où l’on ne découvre dans l’origine et dans le principe des choses qui font trembler" : c’est d’ailleurs une citation presque littérale du grand modèle Saint-Jean Chrysostome. Nulle richesse qui ne repose sur une injustice, une "friponnerie". Pas de prescription pour les descendants : leur seul recours sera de faire que "leurs  aumônes croissent à proportion de leurs revenus", de partager leurs biens avec les pauvres jusqu’à rétablir l’égalité entre eux. Il n’est pas moins incisif lorsqu’il scrute les moyens d’acquérir la richesse, qui ressemblent bien parfois à ce que nous appelons abus ou recel de biens sociaux, ou dénonce les affairistes corrompus. "Un homme parfaitement irréprochable dans le maniement des deniers publics, et qui sort les mains pleinement nettes de certains emplois, est presque maintenant pour nous un prodige". Dernier "caractère", l’ambitieux courant après la richesse, les honneurs, la faveur du prince. "L’ambition est surtout le vice de la cour… Mais, à la cour, bien loin de faire un vice de l’ambition, on s’en fait une vertu". Croyez-en un homme qui a servi à la cour, ou pas loin, plus de quarante années, ce que dit Bourdaloue de l’ambition, de la faveur et du pouvoir n’a pas pris une ride. Lisez-le, puis lisez votre journal, regardez la télévision, et vous ferez vous-mêmes "l’application", comme on disait alors.

               

                Les mots ont changé, les mœurs à peine. Seulement on ne dit plus "les mœurs", on dit "culture". Changeons aussi nos mots, n’appelons plus Bourdaloue un moraliste, mais un sociologue. Et il sera très actuel.

                Après avoir parlé du rhéteur et du moraliste, allons au principal, au chrétien, au docteur. Depuis son époque, nous sommes passés du sermon à l’homélie puisque le latin taxé d’élitisme est, de nos jours, souvent supplanté par le grec apparemment plus démocratique. Demandons-nous donc ce qui, dans l’enseignement, dans l’apologétique de Bourdaloue, pourrait être de quelque intérêt pour un prédicateur contemporain. Un bon connaisseur de la période a écrit : "que peut-on faire d’un sermon de Bossuet, même quand on est catholique ?". Question surprenante. On lit bien encore l’Imitation de Jésus-Christ, l’Introduction à la vie dévote ou les Exercices spirituels. Pourquoi pas Bossuet, ou même Bourdaloue ? Le dogme par définition ne change pas. Les mêmes questions se posent, appelant les mêmes réponses plus ou moins marquées par leur contexte. Voyons donc rapidement les réponses de Bourdaloue tant à des questions religieuses qu’à des questions d’ordre général.

                La passion ? La passion n’est pas une démonstration d’humilité ni de faiblesse ; c’est au contraire une preuve de l’étendue de la puissance du Christ, parce qu’elle a été prévue et voulue. Elle n’est pas non plus folie : "c’est dans ce mystère que Dieu a fait éclater plus hautement sa sagesse", parce qu’il a élevé la réparation à la hauteur de la dette de l’humanité, qui est le péché.

                La prédestination ? Sujet très important à l’époque, parce que c’était la pierre d’achoppement tant à l’endroit des protestants que des jansénistes, et toujours très épineux me semble-t-il. Bourdaloue y revient à maintes reprises, jugeant d’autant plus nécessaire "d’expliquer aux peuples cette vérité" qu’elle est troublante. Il la justifie par "le petit nombre des élus", sujet auquel il a consacré tout un opuscule. Mais "malheur à moi, s’écrie-t-il, si … j’entreprenais de prescrire des bornes aux mérites et à la miséricorde de mon Sauveur". En réalité, sa prédestination n’en est pas une puisque d’après un texte de Saint-Bernard elle laisse aux fidèles toute espérance de gagner leur salut. Cela fait penser au mot fameux de l’abbé Mugnier à qui l’on demandait s’il croyait à l’enfer et qui répondit : "oui, mais il n’y a personne dedans".

                La résurrection ? Il ne suffisait pas que le Christ fût ressuscité pour que la conversion des peuples fût véritable ; il fallait encore qu’il apparût comme ressuscité pour que les convertis aient l’air librement convaincus : "il faut l’être, et le paraître". Voilà qui va loin !

                La grâce ? Jansénius a lui-même clairement posé le dilemme dans la préface de l’Augustinus paru en 1640 : "cette question du libre arbitre et de la grâce est si délicate, que lorsqu’on défend le libre arbitre on a l’air de nier la grâce de Dieu et, qu’au contraire, au moment où l’on maintient la grâce de Dieu on est suspect d’enlever le libre arbitre" (cité par Sainte-Beuve dans Port-Royal, II, XI). Ici Bourdaloue, si proche des jansénistes sur le plan moral, s’en distingue comme il se doit sur le plan théologique. Il ne sépare pas la grâce des œuvres : la foi sans les œuvres est "stérile et sans fruit" ; "hors de cet état (de grâce), toutes nos œuvres sont des œuvres mortes, de nul prix devant Dieu et incapables de nous obtenir la récompense des élus de Dieu … sans la grâce il n’y a point de salut" et "cette grâce est toute gratuite de la part de Dieu". C’est ce que Saint-Augustin fit proclamer contre Pélage et qui s’étendit plus tard au semi-pélagianisme dont notre prédicateur accuse ses contemporains sous le reproche de  "demi-christianisme". Voilà une expression qui ne me paraît pas périmée.

                Je n’irai pas plus loin sur ces sujets où je me suis déjà trop aventuré n’étant pas théologien mais c’en est assez pour montrer que les réponses de Bourdaloue ont, me semble-t-il, gardé leur pertinence. J‘en dirai autant de questions d’ordre plus général.

                Le mal ? Pourquoi les méchants vivent-ils dans le repos et la prospérité, les justes dans la peine ? Ce n’est pas comme on le dit souvent parce que nous ne savons pas en quoi consiste le vrai  bonheur. Non, il est bien vrai que les justes sont souvent malheureux. Mais c’est parce que Dieu veut jauger ceux qu’il aime alors qu’il abandonne les méchants à eux-mêmes ; c’est signe de prédestination ; nous ne connaîtrons le vrai résultat qu’en fin de parcours.

                La mort ? La pensée de la mort nous fait relativiser nos désirs et nos décisions. Elle ne doit pas nous abattre, mais stimuler notre ardeur à bien faire.

                L’accord de la raison et de la foi ? C’est le titre d’un opuscule qui me paraît résumer toute la pensée de Bourdaloue, très inspiré par Saint-Jean Chrysostome. Qu’on ne me dise pas, écrit-il "je ne raisonne pas, je veux croire". Cela implique que si l’on raisonnait on ne croirait plus. "Il faut donc raisonner mais jusqu’à un certain point". Il y a assez de preuves pour rendre la religion plausible, "la raison éclairée d’en haut fait comme les premiers pas… la religion prend ensuite le dessus ; elle propose ses vérités particulières". Et là nous devons croire l’incompréhensible "hé ! combien de choses existent dans l’univers, combien se passent sous nos yeux et nous sont certaines, sans que nous les comprenions".

                Rappelons-nous le passage déjà cité : "mon dessein est de convaincre votre raison". Voilà le maître-mot revenu : le chrétien selon Bourdaloue, c’est le chrétien non seulement raisonnable mais raisonneur. Comment à ces mots ne pas évoquer les apostrophes immortelles de Pascal : "que j’aime à voir cette superbe raison humiliée et impuissante !…taisez-vous, nature imbécile…écoutez Dieu".

                Avec Bourdaloue, nous sommes aux antipodes de Pascal : on pouvait s’y attendre. Mais en jouant la raison, en pariant sur la raison, Bourdaloue ne répond-il pas d’avance aux "philosophes" raisonneurs du XVIIIe siècle ? Ne s’inscrit-il pas d’avance en faux contre la longue tradition qui va d’Epicure et de Lucrèce à Jacques Monod, le prix Nobel, auteur du Hasard et la nécessité, surnommé "le Lucrèce du XXe siècle" ? Quand on lit dans le Monde des sciences du 26 août que "la biologie a atteint des frontières qu’elle ne parvient pas à franchir", on se dit que Monod a peut-être été présomptueux, que la raison n’est pas forcément de son côté. Et c’est peut-être le prédicateur berrichon qui avait… raison.

                Ne serait-ce pas assez en tout cas pour que sa ville natale lui restitue la gloire de donner son nom à une rue ou place de Bourges, de préférence pas loin de cette belle église Saint-Pierre le Guillard où il fut baptisé ? C’est l’appel que je lance en guise de conclusion à M. le Maire et au Conseil municipal en leur suggérant de profiter de cette année du tricentenaire pour rendre hommage à celui qui reste, j’espère vous en avoir convaincus, l’un de nos compatriotes qui font le plus honneur à Bourges et au Berry

                                                                                                François Marcel Plaisant

 
Dernière modification : 20/12/2014
 
Retour haut de page
 
 
 
 

Le monde

Chargement : 93 ms