Remerciements du Pr Fardeau

Allocution de remerciement

pour la remise du Grand Prix de

l’Académie du Berry

 

 

 

            Madame la présidente,

 

            Vous avez eu la bonté de rappeler que ce Prix n’était pas la première récompense, la première médaille que je recevais. Mais par votre choix – dont je ne connais toujours pas toutes les raisons – vous avez touché quelque chose de très sensible en moi : mon attachement au Berry, je vais essayer de vous en faire partager l’histoire, et la profondeur.

 

            Je suis à cet égard un enfant de la Guerre, de la dernière Guerre. En septembre 1939, notre père, médecin installé à Paris, allait être mobilisé. Il est donc venu nous chercher, notre maman, mon frère et ma sœur, dans la petite localité normande, où nous étions en vacances. Il nous a embarqués dans sa voiture, direction Paris où nous avons passé une dernière nuit dans notre appartement de l’avenue Parmentier. Une halte le lendemain matin dans le Bois de Vincennes me permit de ramasser un marron déjà germé, et quelques heures plus tard nous étions au Blanc, dans la maison de mes grands-parents paternels. J’ai planté le marron. Je n’imaginais pas, personne n’imaginait, que nous allions rester cinq ans au Blanc.

 

            J’ai donc été inscrit pour la rentrée scolaire 1939, au collège du Blanc. Ce collège n’avait pas une grande réputation. On disait même que c’était l’avant-dernier collège de France, celui de Saint-Flour étant parait-il, encore pire. Mais la guerre allait bousculer comme beaucoup d’autres institutions, ce vieux collège. Sa population va doubler, ou peut-être même tripler, avec l’arrivée des « réfugiés ». Et le corps professoral va être bouleversé et bien sûr enrichi. C’est ainsi que j’ai bénéficié des meilleurs professeurs que l’on puisse imaginer.

 

            Laissez-moi en citer quatre. En sciences naturelles, un homme charmant et très cultivé, Monsieur Bonneville, en mathématiques et en physique, un couple (« les Roffi »). Elle, professeur intraitable et redoutée en mathématiques, lui, jeune chercheur en piézoélectricité, chassé de son université de Clermont par l’arrivée des Alsaciens de Strasbourg, devenu professeur dans ce modeste collège pour gagner sa vie. C’était également une terreur, en particulier pour les élèves des classes littéraires et parmi les « matheux », il en choisissait chaque année un, pour l’envoyer à Polytechnique – l’école où il n’avait pu aller. Cette année là, en seconde, ce fut moi. Je fus donc initié non seulement à la physique mais à la résolution des problèmes difficiles de Concours Général et au travail manuel. Ma vocation de chercheur et sans doute née là, à treize ou quatorze ans, dans l’atmosphère enfumée de ce laboratoire de physique-chimie. Le quatrième est mon professeur de français, latin, grec, arrivé en 1943 au collège du Blanc, qui tranchait par son allure avec les autres professeurs : le regard perçant, les cheveux noirs et drus, il devint presque instantanément notre Dieu. Nous lui dédiions poèmes et dictionnaire. Et son prestige fut multiplié au centuple lorsque nous découvrons, au premier défilé de la libération de notre ville, qu’il était assis dans un side-car derrière un fusil mitrailleur. Jacques Parpais était résistant, il fut d’ailleurs agent de liaison, à vingt ans, du premier parachuté en France du SOE anglais.

 

            Voila pour ma formation scolaire. Notre papa disparut à la fin de la guerre. Il était un grand résistant, l’un des premiers sans doute, à entrer dans les rangs de l’Armée Secrète dans une région – celle du Blanc, qui fut une région de haute résistance, par la proximité de la Brenne et la proximité de la ligne de démarcation. Ma maman resta donc seule au Blanc sans grandes ressources, autre que son activité de couturière, avec mon petit frère et ma petite sœur. Pour moi, je remontais en 1946 seul à Paris, et je désobéis à mes professeurs de mathématiques et de physique, inscrit pour entrer en hypotaupe au lycée Saint-Louis. Je suis allé me mettre dans la queue des inscriptions au PCB : j’avais décidé de faire médecine.

 

            Ce furent des années de grande excitation intellectuelle. Le Saint-Germain des Prés de la libération. Les études de médecine, avec ma formation en physique et en mathématiques, me parurent d’une déconcertante facilité. Arriva le 20 octobre 1949, j’allais avoir vingt ans. Ma maman qui avait pu ouvrir avec sa sœur une maison de couture près des Champs-Élysées, me proposa son atelier pour y faire la fête. J’y invitais tous mes collègues externes du Service Mondor, j’étais déjà dans la Salpêtrière. Mais, sauf une, c’étaient tous des garçons. Il me fallait trouver des filles. Je décidais alors de retrouver la petite fille avec laquelle j’avais passé les vacances au bord de la mer, avec laquelle nous avions participé aux mêmes fêtes, et avec laquelle je jouais les après-midis au square Parmentier au cœur du XIe arrondissement. Je me souvenais qu’elle habitait rue de la Roquette. Et ce jour, ce 20 octobre, je retrouvais non seulement Michèle mais sa maman, sa tante, son papa. J’avais une nouvelle famille. Le coup de foudre. Je suis d’ailleurs allé annoncer aussitôt à mes camarades de sous-colle – je commençais à préparer l’Internat – qu’une catastrophe était arrivée : j’étais amoureux. Et Michèle fille et Michel garçon ne se sont plus quittés.

 

            Quelques années plus tard, l’Internat accompli, je me suis engagé au CNRS, dans la recherche, comme je m’étais promis de le faire. Mes maîtres d’alors en sciences et en neurologie, m’ont orienté vers le système musculaire, un domaine médical en complète déshérence depuis un siècle et demi, alors qu’il était né à la Salpêtrière. Quoi de plus attirant pour un jeune chercheur d’autant que ce domaine, avec de nouvelles techniques, commençait à se réveiller outre-Manche et outre-Atlantique. Ayant eu la chance d’être formé à la microscopie électronique, et envisagé de monter une petite équipe de recherche, je m’installais avec un ingénieur et deux techniciennes dans le grenier d’une vieille division de la Salpêtrière. Et les résultats novateurs arrivèrent très vite, l’équipe s’étoffa, le laboratoire occupa bientôt tout le premier étage de la Division Risler, et connut vite une bonne notoriété internationale. Les États-Unis, la venue un soir dans ce grenier des représentants d’une toute jeune association de malades atteints de maladies neuromusculaires, autour de Bernard Barataud et ce fut le début d’une aventure qui se développe encore aujourd’hui, celle de l’AFM et la renaissance d’une discipline médicale orientée vers cette pathologie, la myologie. Vous l’avez rappelé, madame la Présidente, il est donc inutile d’y revenir.

 

            Laissez moi dire seulement en conclusion qu’une des morales de cette histoire c’est que la vocation de chercheur nait généralement très précocement et que finalement, je suis resté fidèle à ma promesse, pas seulement vis-à-vis de mes professeurs du collège du Blanc, mais à ma promesse de jeune scout que j’ai prononcée à l’âge de dix ans au Bois de la Botterie, à la porte du Blanc. Je crois me souvenir que l’on dit « d’abord servir », je crois que l’on ajoutait Dieu et son prochain. Pour Dieu, il me faudrait un autre long discours. Pour mon prochain, je crois n’avoir pas trop failli à ma promesse.

 
Dernière modification : 21/10/2016
 
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