Séance Solennelle du 25 Juin 1994

SEANCE SOLENNELLE

PARIS

25 JUIN 1994


De la piété à la pitié,
ou de l’histoire religieuse et médico-militaire
du Val-de-Grâce
La séance solennelle 1994 de l'Académie s'est tenue à Paris, dans les prestigieux locaux, entièrement restaurés , de l'ex-abbaye royale du Val-de-Grâce. Ils abritent l'École du même nom, le musée et la bibliothèque centrale du Service de santé des armées. En matinée, ceux-ci firent l'objet d'une présentation par le médecin général inspecteur Bazot - à l'époque directeur - et d'une visite guidée.
A l'issue de la séance , un concert réunissait les participants dans la salle capitulaire, sous les portraits de Louis XIII et d'Anne d'Autriche.
     

Académie berrichonne


Hommage

 à

Madame Jacqueline de Romilly

De l’Académie Française

De l’Académie des inscriptions et belles-lettres


À l’occasion de la réception de

Monsieur le Professeur Maurice Bazot

Médecin général inspecteur

Directeur de l’École d’Application du Service de  santé des armées au Val-de-Grâce

Commandeur de l’Ordre National du mérite

Officier de la Légion d’Honneur, des Palmes Académiques, des Arts et lettres


Monsieur le Président,

Le 15 novembre 1993, vous me demandiez de bien vouloir poser ma candidature au siège vacant de l'Académie que vous présidez. Vous n'avez pas manqué - sans nul doute - d'être surpris de ma réticence initiale. Etre admis dans une société de gens de lettres, de savants et d'artistes suppose quelques talents. De fait, rien ne me distingue véritablement de mes pairs, qui, nombreux, accèdent à des postes de responsabilité en assumant simplement leur devoir, fidèles en cela à l'éthique du Service de santé des armées.

De plus, si l'Armée n'est plus véritablement « la grande muette » en cette fin de siècle qui prône la communication, la très grande majorité de ses membres répugnent à se laisser hisser sur le pavois. Toute transgression, même involontaire, laisse parfois des traces durables que l'Histoire peut illustrer.

Un exemple :

Cinq janvier 1946 : dans cette école, le professeur Hyacinthe Vincent, alors âgé de 72 ans, inaugure au terme d'une cérémonie mémorable la salle qui porte son nom. Dans le fond, à l'arrière plan, un buste du savant dû au sculpteur Honoré. Vincent, pour ceux qui de lui ne connaissent que l'angine qui porte son nom, est une célébrité. La citation à l'ordre de la nation dont il a fait l'objet est revêtue de la signature de Charles De Gaulle. Elle fait la synthèse de ses travaux. « Membre de l'Institut et de l'Académie Nationale de médecine, illustre savant dont la gloire universelle projette sur la science française un éclat toujours plus vif ; par ses découvertes en médecine prévention et plus particulièrement dans la lutte contre la fièvre typhoïde et la gangrène, il s'est acquis des droits incontestables à la reconnaissance du pays tout entier ».

Depuis cette date, faisant abstraction du contexte de la cérémonie, l'ironie du contempteur supplante parfois l'admiration légitime portée à l'un des grands maîtres de l'Ecole du Val-de-Grâce. Un membre de l'Académie des Sciences, Pierre Douzou, qui professa ici même, donne de l'événement une version plus nuancée, mais où perce malgré tout un sentiment de même nature. « Dans les années cinquante, écrit-il, le laboratoire du Val-de-Grâce, vétuste, est le produit de l'aménagement approximatif des écuries qu'a utilisées Hyacinthe Vincent en 1914-1918 pour abriter des chevaux dont le sérum sanguin sauvera des milliers de vies. Les chevaux ont disparu, mais Vincent est toujours là, statufié devant l'entrée du laboratoire. On dit qu'il y tenait beaucoup, n'ayant pas prévu l'outrage des pigeons dont il vient parfois constater les dégâts. Le vieillard cassé se plante devant le héros altier mais couvert de fientes. Il soupire sur la fuite du temps. Il est ulcéré que souris et lapins aient remplacé ses belles montures et me donnent l'image d'un esprit chagrin. La gloire est bien cet oiseau de malheur qui frôle les élus de son aile amère ».

Vincent était un savant de renommée internationale. Simple directeur d'une école, - fut-elle illustre - vous comprendrez aisément ma crainte de voir les moins bienveillants sourire au dithyrambe que la tradition de votre compagnie impose. Je remercie à l'avance le Docteur Râteau d'avoir bien vouluassumer un exercice aussi périlleux.



Mais votre aimable insistance et l'exceptionnelle qualité des membres de votre compagnie ont su me convaincre.

Je suis tout particulièrement honoré par la présence de personnalités de haute lignée, du monde scientifique, universitaire et littéraire. Je n'ignore pas que l'estime et l'amitié qu'ils vous portent expliquent aujourd'hui leur présence. Je vous en remercie et je les en remercie vivement.


Cette séance solennelle est l'occasion privilégiée de mieux faire connaître le Service de santé des armées et la richesse de son patrimoine.


Nous sommes, pour ce faire, en un lieu idéal. L'Histoire se lit en effet, à chacun des étages de ce bâtiment, comme au niveau de strates géologiques.

- Sous nos pieds, un témoin du XIIIe siècle, un sous-sol dont les murs recèlent des pierres appartenant au fief des Valois, au Petit-Bourbon dont la reine de France fit l'acquisition pour y loger ses bénédictines amies.

- Dans cet amphithéâtre, c'est le rappel du XVIIe siècle. L'Ecole a transformé pour ses besoins spécifiques le réfectoire des religieuses. Imaginez un instant le décor et la vie de l'époque. Cette salle, de nos jours amputée de moitié, est lambrissée et meublée d'une chaire pour la lecture et de banquettes. « Le repas chez Simon », une grande toile par Philippe de Champaigne orne l'extrémité. Un tableau cintré, du même auteur, « Le songe d'Elie », la surplombe. D'autres œuvres, aujourd'hui dispersées ou disparues accentuent le contraste avec l'austérité voulue et affichée sur les tables des assiettes de terre et des cuillères de bois. C'est vendredi. Anne d'Autriche est là, comme elle le sera plus de cinq cent fois... Les religieuses font en sa présence les pénitences imposées le matin au chapitre des coulpes. Parmi celles-ci, l'habituel baiser des pieds, en commençant par ceux de la reine...

Malgré la fascination de la scène, revenons à l'époque contemporaine.

- Au troisième étage, c'est en effet, jusqu'au transfert de l'hôpital dans son monobloc moderne, le vivant témoignage du XXe siècle et d'une révolution thérapeutique. 1952. Dans les salles d'isolement du service de psychiatrie, des délirants privés de ceinture, de fourchettes et de couteaux, voire de vêtements, sont l'objet d'une surveillance permanente car on redoute à chaque instant l'agression ou le suicide. En février, l'un de mes maîtres, Paraire, traite pour la première fois au monde un malade par une molécule, la chlorpromazine (ou Largactil*), dont Laborit avait remarqué lors de ses recherches au laboratoire du Val-de-Grâce la vertu sédative.

Depuis, de tels malades se promènent, la phase aiguë passée, dans les jardins de l'hôpital.


Tel est, schématiquement, le cheminement historique, qui de la piété à la pitié, allait générer cette révolution thérapeutique, parmi bien d'autres apports décisifs à la médecine de notre pays.

 Ainsi, dans un édifice remarquablement restauré s'entremêlent sans cesse les témoignages et le souvenir d'un siècle et demi de présence religieuse et de deux cents années d'activité hospitalo-universitaire médico-militaire.

 « Ce qui frappe ici c'est d'abord la continuité » déclarait en 1990 le Président de la République lors de l'inauguration de la bibliothèque, - « tradition tournée autour de la méditation, de la réflexion et de l'aide aux autres - tradition sacrée, tradition profane, même service et même engagement... » .

II faut peu de temps au visiteur pour sentir cette continuité, régulièrement soulignée, et que suggère l'ordonnance de l'ex-abbaye royale.

Précédée de la croix d'argent, la longue et solennelle procession des moniales en coule noire a laissé la place à la déambulation des stagiaires en uniforme. Mais le même silence prévaut et à la contemplation du jardin à la française du préau du cloître une certaine élévation, que l'on dira de l'âme ou de l'esprit, selon ses propres convictions. Ce serait entreprise osée, véritable gageure que de prétendre appréhender en si peu de temps les éléments constitutifs d'une telle continuité, si souvent esquissée et reprise. Elle sera prétexte à l’évocation et au rapprochement de quelques tranches de vie, en prélude à la visite commentée qui va suivre cette séance.


L'histoire du Val-de-Grâce trouve ses racines dans une amitié profonde, celle d'une abbesse et d'une reine de France. En 1618, Anne d'Autriche fait la connaissance de Marguerite de Veni d'Arbouze. Mariée depuis trois ans au roi de France, la jeune souveraine égrène au Louvre de longues journées de mortel ennui. Le jeune Louis XIII reste peu empressé et si l'on en croit Héroard, son médecin personnel, le mariage n'est pas encore consommé. À la suggestion de son père, Philippe III d'Espagne, elle se réfugie dans la prière et la fréquentation des couvents, heureuse césure dans la monotonie quotidienne. La reine et les filles de France usent ainsi largement de leur droit d'entrée dans les monastères. Le couvent de la Ville Lévêque, au faubourg St Honoré, avait accueilli Marguerite de Veni d'Arbouze. La rencontre a lieu et la reine est immédiatement conquise. Privée d'affection maternelle par le décès prématuré de Marguerite d'Autriche, Anne est comblée. Selon ses dires, « elle n'a jamais trouvé de filles en France qui parle le catalan aussi bien que son amie ». La couventine est d'une noble famille auvergnate. Entrée dès l'âge de neuf ans à l'abbaye bénédictine de Saint Pierre de Lyon, elle a pris l'habit trois ans plus tard. « Cela la réjouissait de s'appeler Marguerite... jamais nom ne fut mieux porté », dit son historiographe, car « elle rayonnait d'un irrésistible et doux éclat. Ses efforts pour se cacher n'avaient d'effet que de la faire aimer davantage »... Dédaigneuse des vanités du monde, elle ne voulait voir dans les titres et le nom de sa famille que ce qui fondait son engagement. Dans une interprétation toute mystique, Veni (de Veni d'Arbouze), c'était l'appel du céleste époux à sa bien-aimée.

Anne d'Autriche lui fait obtenir la crosse du Val-de-Grâce et la conduit elle-même dans son carrosse à Bièvres le Chatel. Mais la découverte de l'état du monastère en désordre au temporel comme au spirituel trouble la reine, mais renforce le projet de la nouvelle abbesse, instaurer la règle de Saint Benoît. Au temporel, il faut se représenter ces ruines envahies par les ronces et l'humidité. La Sygrie, modeste affluent de la Bièvre, devient souvent torrent et les inondations chassent périodiquement les sœurs. Il n'y a plus de clôtures, et aventuriers et voleurs représentent un risque permanent. Mais au spirituel, que penser de bénédictines soigneusement coiffées à la mode du temps, et dont les rochets ne peuvent dissimuler le port de robes aux riches étoffes. Festins, querelles, scandales ont rendu folle de culpabilité l'une d'entre elles.

Une telle situation, et les recommandations du concile de Trente, ramener dans les villes les couvents féminins « afin de les protéger des mauvaises entreprises », est à l'origine de la translation du Val-de-Grâce sur le flanc méridional de la Montagne Sainte Geneviève. Nous sommes le 21 septembre 1921. Dès lors le décor est planté et vont se succéder des épisodes mieux connus. L'affaire des lettres espagnoles en 1937, romancée et vulgarisée par Alexandre Dumas ; l'édification progressive du couvent, la construction de l'église votale, en remerciement à Dieu pour la naissance si longtemps attendue de l'héritier royal, Louis XIV ; la marque de la Révolution ; la transformation, en 1793, de l'ex-abbaye royale en hôpital militaire. Un centre hospitalo-universitaire précurseur développe alors ses activités et rayonne par ses professeurs et ses savants.


Depuis 1979, il y a désormais "deux" Val-de-Grâce.

L'hôpital, dans son monobloc moderne construit sur le jardin potager des religieuses, accueille militaires, civils et grands de ce monde.

L'Ecole d'application, la Bibliothèque centrale et le Musée du Service de santé des armées occupent la totalité de l'ex-abbaye royale. Un jardin sert de trait d'union entre ces deux formations proches, sœurs et complémentaires. Il retrouvera dans les années 2000 son style « à la française ».


Au terme d'une aussi brève évocation, la profonde hétérogénéité des institutions successives semble dénoncer le postulat initialement posé de la continuité. Le drapeau tricolore qui flotte sur l’emprise aurait-il effacé son blanc prédécesseur... L'on connaît la symbolique des couleurs. Elle varie au cours des siècles. Au XVIIe et dans les tableaux religieux, le rouge évoquait l'amour, le bleu, couleur de la vierge, la pureté, le jaune, la foi. De jaune-vert, couleur de félonie, l'on aurait badigeonné les murs du Petit-Bourbon après la trahison du connétable Charles. Mais la version est contestée.


Que de l'emblème national il me soit permis une lecture toute personnelle, prétexte à une nouvelle évocation historique.

Bleu, blanc, rouge, c'est à l'échelon local une synthèse. Rouge de l'emblème révolutionnaire, blanc de celui des rois de France, « blanc » aussi des « hommes en blancs », bleu enfin, couleur préférée du roi Louis XIII.

Neuf novembre 1615. Sur la rive gauche de la Bidassoa, une jeune reine, l'infante donna Ana Maria Mauricia d'Espagne s'apprête à l'embarquement. Elle a revêtu une robe de drap d’or rayé de bleu. Trois bateaux. Sur la rive française, le jeune roi de France a fait décorer d'une courtine de damas, incarnat, blanc et bleu, l'embarcation qui doit enlever sa sœur, madame Elisabeth de France, et lui emmener une épouse. Philippe III a commandé que le bateau espagnol soit orné de bleu, délicate attention à l'égard d'un gendre dont il avait appris à connaître les goûts. Au milieu du cours d'eau attend un troisième bateau tendu théâtralement de colonnes de damas rouge et blanc. Le décor tricolore est prêt pour l'échange royal, avec les suites que l'on connaît. Mais laissons les cris d'allégresse, l'éclat des trompettes, hautbois et tambours des Suisses, en un mot la splendeur du spectacle qui s'offre à l'infinie multitude de spectateurs ici réunie.


Coïncidence et rapprochement symbolique ne sauraient véritablement fonder la continuité.

À l’inverse, respect de la règle, sens du service et abnégation, indiscutable rayonnement enfin sont les principaux éléments d'une permanence des valeurs du Val-de-Grâce. Le fonctionnement et la pérennité d'une communauté sont fondés sur le respect de règles professionnelles, morales ou religieuses édictées au départ, et acceptées par tous. Ils reposent sur une tradition. L'ordre ainsi établi est nécessaire à l'épanouissement de la pensée et de l'action ; dans un couvent, de la foi.

Avec bien d'autres, Freud a souligné la parenté structurelle des ordres religieux et militaires.


L'ordre des bénédictins - et le mot d'ordre signifie bien ici ce qu'il veut dire - est né vers 529 sur le mont Cassin à l'initiative de Saint Benoît de Nursie. C'était au Moyen Age l'ordre religieux le plus répandu dans l'Occident. Il fut introduit en France dans les abbayes du Glanfeuil en Anjou et de St Maur sur Loire. Solesmes, Ligugé, Clervaux témoignent aujourd'hui de cette tradition où l'obéissance, l'abnégation et l'humilité sont érigées en normes. Mais l'homme a ses limites et certaines circonstances favorisent l'éclatement des structures et le relâchement des mœurs. L'église de France fut ainsi plongée dans un trouble profond dès la fin du XVe siècle. Nous avons tout à l'heure décrit l'état de désordre temporel et spirituel qui sévissait au couvent du Val-de-Grâce, à Bièvres le Chatel. Pourtant prescrit par le concile de Trente, le redressement amorcé en Europe tardait en France en raison de la vigueur du mouvement protestant, et des guerres civiles. En 1598, l'édit de Nantes rétablit la paix religieuse et Henri IV nomma une série de jeunes abbesses animées du désir d'un retour à la vie parfaite par obéissance à la Règle. Parmi celles-ci, Marguerite de Veni d'Arbouze et le couvent du Val-de-Grâce donnèrent de la Réforme religieuse une image exemplaire. Confirmant la loi comme vecteur de sens, la Réforme n'a plus un caractère négatif, voire menaçant. Elle est au contraire organisatrice d'une activité collective valorisée. Celle-ci apporte un meilleur rendement de l'appareil psychique et un gain de plaisir.


Ce portrait de la religieuse heureuse et épanouie dans la contrainte et l'humilité est à rapprocher du portrait du militaire. Celui-ci reste très proche des descriptions qui nous ont été laissées du citoyen d'Athènes et de l'idéal qui le portait. Installé au Val-de-Grâce depuis deux cents ans, le médecin militaire procède à la fois du médical et du militaire. De ce dernier, il partage les valeurs unificatrices reçues en héritage : sens du sacrifice, sens du devoir et de la discipline, sens de l'honneur, fidélité au pouvoir légitime, défense de la mère patrie, etc... Toutefois, l'ordre « médico-militaire » fut, lui aussi exceptionnellement mis à mal en 1968 et surtout en 1848 avec la participation des élèves du Val-de-Grâce au mouvement politique de contestation qui secoua la jeunesse de toutes les écoles parisiennes. La coupure qui se créa alors entre les générations, entre élèves et professeurs, entraîna la fermeture de l'hôpital d'instruction.

Le décret signé le 24 avril 1850 par Louis Napoléon Bonaparte - était - dit le ministre de la guerre - « indispensable car il fallait supprimer une institution dont les vices étaient si manifestes ». Les médecins militaires furent purement et simplement licenciés. Mais les guerres d'Afrique soulignèrent la nécessité d'une présence médicale.

Dès le 9 août de la même année, l'Ecole d'application qui nous accueille aujourd'hui est créée officiellement. Le politique a vite compris qu'il ne suffisait pas de recruter des médecins dans les Facultés pour que - ex nihilo - ils partagent les valeurs ancestrales de l'ordre militaire. Un stage d'une année était nécessaire. De nos jours, la tradition s'étaye dès l'entrée dans les écoles de formation de Lyon et de Bordeaux, où parallèlement à leurs études en Faculté, les élèves adhèrent peu à peu aux valeurs du groupe.


La tradition du devoir dans le silence et la discrétion est ancienne. Sur les murs du cloître, les plaques de marbre évoquent le sacrifice des anciens, non seulement lors des guerres, mais surtout lors des épidémies. Les soins apportés aux populations autochtones dans le sillage des armées coloniales ont fait depuis longtemps de la médecine militaire le paradigme de la médecine humanitaire. L'évolution de la société, de plus en plus hédoniste et égotique, n'entame pas l’adhésion aux valeurs fondamentales. Ainsi dans les six derniers mois, une quinzaine de médecins affectés à l'Ecole ont servi en ex-Yougoslavie et en Somalie avec la même disponibilité et le même enthousiasme que leurs aînés.

Tel que défini plus haut, le fonctionnement de la communauté médico-militaire relève de l'ordre militaire et de règles régissant la profession médicale. L'on connaît l'obstination actuelle du système éducatif français à éliminer autant qu'il le peut la dimension traumatique du champ de l'apprentis- sage et, avec lui, nombre d'examens et de concours. Notre collectivité a préservé la tradition des concours car ce rite d'initiation est nécessaire pour fixer dans la mémoire le moment du passage. Dans ce lien renforcé entre enseignants et enseignés de chaque côté d'une table de jury se jouent, au-delà des épreuves, la cohésion et la cohérence d'une Institution à bien des égards enviée et exemplaire. Les membres civils de nos jurys expriment leurs regrets d'être privés dans leur propre microsociété de tels repères. Au-delà des connaissances scientifiques acquises, le concours vient révéler l'adhésion du sujet aux valeurs et aux exigences de son milieu d'appartenance.                                                                      


Nous avons tenté de souligner la parenté étroite des structures religieuses d'une part, médico-militaire de l'autre, dont le fonctionnement repose sur le respect de l'ordre établi et entretient les processus d'idéalisation.


Dans le religieux comme dans le militaire, rituels et cérémonies, nombreux et variés s'emploient à les ancrer profondément dans l'âme de chacun. Parmi ceux-ci se situe l'exaltation d'un passé glorieux, dont relève d'ailleurs aujourd'hui ce discours.

 La réussite de la Réforme fut en ces lieux, totale et « il n'est pas de couvent de France désirant revenir à la stricte observance qui ne tint à prendre modèle sur le Val-de-Grâce ou qui n'y envoya, pour y parfaire, des religieuses ». Répandue de son vivant, la réputation de Marguerite d'Arbouze fit long feu et beaucoup voudraient la faire béatifier, concrétisant ainsi le vœu d'Anne d'Autriche. 

Le Val-de-Grâce « berceau et panthéon de la médecine militaire » a su acquérir au fil des ans une semblable notoriété. Dans les grandes heures de l'épopée impériale, Percy, Larrey, Desgenettes, qui professèrent ici, ont ouvert l’ère moderne de la médecine et de la chirurgie d'armée. Bégin, Broussais, Baudens développèrent cette action au cours des campagnes d'Algérie, de Crimée et d'Italie. L'œuvre des médecins, chirurgiens et pharmaciens de l'Ecole du Val-de-Grâce est considérable.

La guerre oriente naturellement les travaux et les recherches vers la chirurgie, mais aussi vers le contrôle des épidémies. Nous avons évoqué au départ la grande figure de Vincent. D'autres ont acquis une semblable célébrité. En 1865, Jean Antoine Villemin démontra de façon prophétique, près de vingt années avant la découverte du bacille responsable, l'inoculabilité de la tuberculose. Charles Louis Alphonse Laveran fit la découverte de l'hématozoaire du paludisme lors d'un séjour à Constantine entrent deux affectations de quatre années au Val-de-Grâce. Il a été, mais faut-il le rappeler, le premier français lauréat du prix Nobel de médecine.                                     

Dopter, Delorme, Hirtz, Roussin, la liste serait trop longue et fastidieuse…

La reconnaissance de leurs pairs du secteur civil est concrétisée dans l'élection de nombreux d'entre eux à l'Institut et à l'Académie Nationale de médecine. Les noms gravés à l'entrée de cet amphithéâtre en témoignent.

Un grand éditorialiste, que pour ma part je trouve plus gros que grand, a déclaré que « la médecine militaire était à la médecine ce que la musique militaire était à la musique pour n'avoir pas su tirer de ces deux éléments ce qu'ils avaient de meilleur ».

Le Professeur Jean Bernard, de l'Académie Française, a brillamment balayé, s'il en était encore besoin, le caractère injuste de cette assertion. Pour lui le Val-de-Grâce se définit par quatre alliances :

-          l'alliance du passé et du futur (que nous avons tenté de développer) ;

-          l'alliance de l'humanisme et de la science, qui associe encore ici les progrès de la médecine et l'amour du prochain en temps de paix comme sur les champs de bataille ;

-           l'alliance de la médecine militaire et de la médecine civile. « Longtemps tenue pour une discipline inférieure, la médecine militaire", écrivait-il en 1993, " a donné l'exemple et ses méthodes, ses institutions ont valeur de modèle ». Dans le même texte, il met enfin en exergue

-           une quatrième alliance, l'alliance,  au Val-de-Grâce, de la beauté et de la science.  Je n'ai pas évoqué la splendeur de l'édifice de Mansart. L'occasion m'en sera bientôt donnée. Mais, présent dans cette maison depuis 1986, j'ai eu le privilège de mesurer de près, en frôlant son épiderme sur les échafaudages de la restauration, sa magnificence.


« Les civilisations, ces mortelles, ne survivent que par leurs temples qui en demeurent les symboles ».

Par cette affirmation, Maurice Druon nous rappelle indirectement que la force symbolique du Val-de-Grâce procède pour une part de l'édifice lui-même. En effet, le Service de santé a le privilège de gérer un joyau du patrimoine militaire. Restaurée, l'ex-abbaye royale est devenue un pôle d'attraction privilégié. Trait d'union entre la Nation et la Défense à travers le Service de santé, le Val-de-Grâce permet la mise en valeur du patrimoine qui est le nôtre, dans sa dimension humaniste, scientifique et culturelle, et ce n'est pas à mon sens, la moindre des missions de l'Ecole.

 Je vous remercie.


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 

 
Dernière modification : 04/11/2008
 
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