Chateau d'Ars

ACADEMIE DU BERRY

Séance Solennelle d'Automne

25 octobre 2008

Château d'Ars

La mémoire du Romantisme...

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Précédée d’une visite fort intéressante des quartiers historiques de La Châtre et d’un déjeuner gastronomique berrichon au restaurant du Pont du Lion d’Argent, la séance solennelle d’automne s’est tenue le 25 octobre 2008, au château d’Ars : ce charmant monument aux empreintes Renaissance -l’un des atouts patrimoniaux  de la Vallée Noire- qui inspira George Sand pour l’écriture de son roman Les Beaux Messieurs du Bois-Doré…

Présidée par M. Alain Bilot (Officier des Arts et Lettres), cette séance devait s’avérer être, au cœur de l’univers sandien, une incursion dans l’antre foisonnant du Romantisme, en abordant trois champs précisément chers à George Sand : le théâtre, la littérature et la musique…


 

                      

Le président Alain Bilot entouré de Mr le Pr Bazot, Mme le Dr Réault-Crosnier, Mme Jeanne Champagne, Mr Bertrand Pouradier-Duteil, Mr Yves Henry, Mlle Isabelle Papieau

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En début de séance, le Président donna lecture de deux témoignages d’amitié et de soutien envers nos activités, de Son Altesse Impériale et Royale l’Archiduc Otto de Habsbourg, notre Membre d’honneur et de M. le Professeur Pierre Chaunu, Membre de l’Institut et membre titulaire de notre Académie.

Remis par le Docteur Catherine Réault-Crosnier, le Prix Saint-Jean Bourdin récompensa cette année, l’œuvre de Jeanne Champagne, metteure en scène, créatrice conceptuelle. Chevalier des Arts et Lettres et Prix « Passerelle des Arts », Jeanne Champagne -après une solide formation en Art Dramatique et une expérience professionnelle de qualité- a été comédienne (elle a joué a TNP au côté de Roger Planchon et au Centre Dramatique National de Reims), puis dramaturge ; elle a fondé, en 1981, la Compagnie Théâtre Ecoute (conventionnée par la DRAC Ile de France), servi l’œuvre de Jules Vallès et donné des représentations à l’étranger.

A partir de 1988, Jeanne Champagne et sa compagnie ont choisi d’intégrer dans leur politique artistique, une activité de formation théâtrale, en collaboration avec l’Education Nationale et le tissu associatif : activité élargie (grâce à un partenariat avec la Maison de la Culture de Bourges) à un conséquent travail de créations et de rencontres avec le public. Pérennisant ses projets artistiques et pédagogiques encouragés par le succès de son travail théâtral sur les « Lettres à Marianne » dans le cadre des « apprentissages de la République et de la citoyenneté », Jeanne Champagne connut la consécration lorsqu’elle joua, en 2004, « George Sand à l’assemblée Nationale » : une création interprétée à l’Assemblée Nationale, au Parlement de la Communauté française de Belgique et à la Cartoucherie de Vincennes. 120 jeunes vont ainsi porter la parole de George Sand pour préparer le présent et l’avenir.

Née dans une école du Bas-Berry sous le regard, dit-elle, « bienveillant de Marianne », Jeanne Champagne a baigné, dès son plus jeune âge, dans un univers marqué par les valeurs de la trilogie républicaine « liberté, égalité, fraternité » : autant de valeurs de citoyenneté dont elle a voulu conscientiser les jeunes scolaires en formation dans ses ateliers. Sensiblement imprégnée de tous ces paysages berrichons décrits dans les récits sandiens, cette créatrice conceptuelle talentueuse a opté pour la valorisation des liens de George Sand avec la politique, évoquant l’inégalité des droits entre hommes et femmes : l’un des combats de notre femme de lettres qui refusa, en son temps, de siéger à l’Assemblée Nationale dans la mesure où, précisément, le droit de vote était interdit à la gent féminine. Jeanne Champagne a ainsi, très subtilement, mis en scène le message de George Sand qu’elle perçoit comme une « femme plurielle » parvenue à mettre en œuvre ses idées dans un esprit d’absolue liberté. La présentation d’un très beau film « Entre la veille et le lendemain » a permis à l’assistance, de visualiser la démarche du projet artistique et pédagogique de la lauréate pour restituer l’engagement, toujours très actuel de George Sand et donner envie de mutualiser des idées, d’être aussi bien acteur de sa vie que de l’histoire dite en marche.

L’Académie du Berry eut ensuite le plaisir de recevoir, en temps que membre titulaire, M. Bertrand Pouradier-Duteil, écrivain et historien de la musique, organisateur de rencontres et de festivals musicaux, directeur artistique de la Maison du célèbre Chateaubriand (à La Vallée-aux-Loups). Présenté par le pianiste-concertiste Yves Henry (membre titulaire de l’Académie du Berry), M. Bertrand Pouradier-Duteil est issu de deux familles aux origines bien distinctes : l’une polonaise et l’autre, berrichonne. Il a gardé du Berry, des souvenirs émus de ce que furent ses vacances chez sa grand-mère à Chassignolles : la pêche aux écrevisses, les « grimpettes » dans la tour du château de Sarzay, emplie de foin et de poules et, bien sûr, la rituelle visite chez Aurore, la petite fille de George Sand : un lien justifié par l’histoire familiale de la branche « Duteil ». Si, au XIXème siècle, les ancêtres de notre nouveau membre ont exercé les métiers de juge, d’avoué ou d’avocat, l’un d’entre eux, Alexis -avocat à La Châtre, bon vivant- s’est, en effet, notablement illustré en devenant intime du cercle d'amis de la « Bonne Dame de Nohant ». Croqué de manière alerte sous la plume de George Sand, Alexis Duteil -surnommé d’ailleurs « Boutarin » par l’hôtesse de Nohant- transparaît dans deux œuvres de la romancière : Voyage chez Monsieur Blaise et Nuit d’hiver. Le fils de Casimir, grand-père de Bertrand Pouradier-Duteil, était général mais aussi violoniste et connut à Lyon (dont il fut gouverneur militaire), Georges Martin Witkowski : un élève de Chabrier, qui dirigea l’Orchestre des Grands Concerts de Lyon jusque en 1943 et dont l’une des filles épousera le fils du « Général-musicien » pour devenir la mère du récipiendaire de l’Académie du Berry.

Bertrand Pouradier-Duteil est né à Lyon : il y a étudié le Droit, les Sciences politiques puis, parallèlement, le violoncelle. Tout en travaillant dans le secteur bancaire, il œuvrera pour l’action musicale en contribuant au succès de différents festivals ou manifestations à Paris, en Ile-de-France ou en région. Depuis vingt ans, il est responsable des manifestations  littéraires et musicales de Heures romantiques de la Vallée-aux-Loups (manifestations dont il assure la conception, la réalisation et l’écriture).

« Confrère » d’Yves Henry mais « chez » Chateaubriand qui a dynamisé le Romantisme naissant, Bertrand Pouradier-Duteil centra son discours de réception sur Madame de Staël et ses démêlés avec Napoléon. Il expliqua dans un exposé fluide et riche de détails, comment Germaine de Staël (fille de Necker, intellectuellement curieuse, privilégiant l’art de la conversation et nourrie des idées des Lumières) s’enthousiasma pour la Révolution, s’en distancia, s’enflamma pour Bonaparte (que Talleyrand lui fit rencontrer) et perçut en lui, un « libéral » enclin aux idéaux de la Révolution. Bertrand Pouradier-Duteil développa les raisons de la mésentente après la Constitution de l’An VIII, entre Madame de Staël et celui qui lui rétorqua, un jour : « la première des femmes est celle qui fait le plus d’enfants ». Il insistera sur le fossé humain et culturel qui opposera ces deux personnalités contrastées (une érudition acquise dans les salons de l’Ancien Régime pour Germaine de Staël, une adhésion au XIXème siècle pour Bonaparte issu des camps de la Révolution) et mettra l’accent sur l’exil très présent dans la vie de celle qui grandit au contact des célébrités de son époque…


 

                    

                                                         Mr Yves Henry
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Puis, dans une ambiance feutrée et à la lueur des bougies, Yves Henry interpréta brillamment, un programme des œuvres que Chopin composa, lors de ses séjours estivaux à Nohant chez George Sand (de 1839 à 1846). Spécialiste renommé de cet illustre compositeur, Yves Henry joua magistralement, polonaise, valses (dont celle dite « du petit chien » ou l’opus 64.1) et, notamment la quatrième ballade qui, composée à Nohant, devait être l’expression de la traduction des couleurs en musique : le miroir de l’influence des trois rencontres de Chopin et du peintre Delacroix. Cette manifestation culturelle -voulue très romantique tant au niveau du programme que du cadre- devait se clore avec l’interprétation de la dernière œuvre de Chopin : une création esquissée sur feuille, qui a éveillé l’intérêt des musicologues et qui, déjà, préfigure Wagner…

Nous notions -entre autres- à cette séance, la présence de M. l’Ambassadeur des Etats-Unis, W. Ramsay, directeur-adjoint de l’Agence Internationale de l’Energie et de son épouse.

                                                  Isabelle Papieau


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                            Discours de réception

                 de Monsieur Bertrand Pouradier-Duteil

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Ecrivain et historien de la musique, Bertrand Pouradier Duteil est organisateur de rencontres et de festivals musicaux, directeur artistique de la Maison de Chateaubriand à la Vallée-aux-Loups.

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Les démêlés de Mme de Staël avec Napoléon


Monsieur le président,

Chers nouveaux confrères,

Vous me permettrez d’abord de remercier mon ami Yves Henry pour la bonne  -la trop bonne - image qu’il vient de vous donner de moi, et qui me vaut aujourd’hui d’être reçu parmi vous. En vérité, quand il m’a proposé de rejoindre votre aréopage, avec la bénédiction du président Bilot, je me suis demandé ce qui me valait cet honneur. Seraient-ce mes origines berrichonnes, ou plutôt mes activités actuelles qui font que, sur ce dernier point, je me trouve être un confrère d’Yves Henry, lui chez George Sand, moi chez Chateaubriand.

Je ne m’étendrai pas sur mes racines berrichonnes, ce qui serait trop long à raconter si je devais remonter les siècles, car un de mes oncles disait fièrement que les Pouradier étaient berrichons depuis six cent ans, chiffre qu’il n’a jamais pu certifier. Au moins des traces sont attestées depuis le 17e siècle, ce qui n’est déjà pas si mal.

Quant à mes activités, elles m’amènent tout droit aux propos que j’ai l’intention de tenir devant vous. En effet, en tant que responsable des concerts et spectacles de la Maison de Chateaubriand, j’aborde tout naturellement au long de l’année des thèmes, des événements ou des personnages contemporains de l’auteur des Mémoires d’Outre-Tombe. Je les traite le plus souvent en mêlant littérature et musique, comme a pu le  constater Yves Henry lui-même, chaque fois qu’il a accepté de participer à l’une de ces aventures.

L’année prochaine, c’est madame de Staël qui sera l’héroïne d’un spectacle que je compte intituler : « J’ai dit non à Napoléon » (on pourrait aussi bien dire : « j’ai dit non à madame de Staël », ce qui serait historiquement plus exact !).

C’est donc cet aspect de sa vie, celui de son opposition à Napoléon, que je voudrais maintenant retracer à grands traits devant vous, car il ne peut être question, dans le temps qui m’est imparti, de rentrer dans les détails d’une vie aussi riche et mouvementée, tant sur le plan littéraire que sentimental, politique, philosophique…


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Mme de Staël est peut-être la première femme – on dirait de nos jours la première intellectuelle- qui ait exposé et défendu en France des principes et des opinions politiques en un temps où les dames, en dehors de la tapisserie et de la harpe, ne se consacraient au mieux qu’au roman d’amour (dont la plupart serait classée aujourd’hui dans la catégorie des « romans de gare »), et pour le reste à la vie mondaine, et aux liaisons, dangereuses ou pas. Mmes Du Deffand et Geoffrin, au 18e siècle, étaient les hôtesses de leur salon : elles régnaient mais ne gouvernaient pas, tandis que Mme de Staël, non seulement  présidera son salon, mais elle le dirigera, se servant de lui comme d’une tribune du haut de laquelle elle exposera ses idées et organisera des « débats » avec ses invités qui, bien sûr, seront tous, comme elle, gens d’importance sur le plan  intellectuel, politique ou nobiliaire. J’aurai à en nommer quelques uns au fil de cette intervention

Je ne ferai pas l’injure à cet auditoire d’élite de lui rappeler que Germaine de Staël était la fille de Jacques Necker, le dernier grand ministre de Louis XVI, et que toute sa formation, elle l’a acquise dans le salon brillant que ses parents tenaient à Paris dans les dernières années de l’Ancien Régime, où l’on parlait aussi bien d’économie et de politique que de science, d’art, de littérature et de philosophie.

Née à Paris  en 1766, Germaine Necker n’a que 23 ans quand éclate la Révolution, et pourtant dès cette époque de sa vie elle donne des preuves de son talent et de sa vocation d’écrivain en tenant un journal, écrivant des pièces, publiant des lettres sur différents sujets, qui commencent à la faire connaître du « grand public », mot qui, sans doute, pour l’époque, ne devait guère signifier plus d’un ou deux milliers de personnes. Son père, grand bourgeois protestant de Genève, était arrivé très pauvre à Paris ; mais il s’illustra rapidement comme un des meilleurs banquiers de la place, attirant ainsi sur lui l’attention de l’autorité royale, avant que celle-ci ne lui confie les fonctions ministérielles que l’on sait.

Portée par la gloire de son père, Germaine accepta de faire un mariage de raison avec un diplomate, le baron de Staël-Holstein, ambassadeur de Suède en France, mariage qui l’introduisit d’emblée dans l’aristocratie et les cours européennes.

La jeune baronne s’enthousiasma pour les débuts de la Révolution, comme presque tous les gens éclairés de son temps, mais rejeta avec horreur les excès qui suivirent. La journée du 10 août 1792 et les massacres de Septembre sonnèrent la fin de ses activités parisiennes, l’obligeant à se réfugier chez ses parents, dans la propriété qu’ils possédaient à Coppet, au bord du lac Léman. Elle y passa ses premières années d’exil.

C’est ici qu’on peut déjà évoquer ce thème de l’exil qui sera si présent dans la vie et dans l’œuvre de Germaine de Staël. Pour elle, en effet, c’est à Paris seulement, et dans aucune autre ville d’Europe, que se trouvait cette société idéale qui avait poussé au plus haut degré l’art de la conversation, cette fleur brillante issue de la civilisation du 18e siècle. L’arracher de Paris, c’était comme si on l’avait amputée d’une partie d’elle-même.

Aussi, accueille-t-elle avec joie Thermidor et la fin de la Terreur. Croyant l’orage passé, elle s’empresse de revenir à Paris et de rouvrir son salon sur lequel elle règne avec son amant du moment, le philosophe de tendance libérale Benjamin Constant. Seulement, cette euphorie ne dure pas. Très vite, elle a à faire avec le Directoire qui décrète même son arrestation. Avec Benjamin, elle doit à nouveau quitter Paris, et regagner Coppet.

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Pour elle, tout commence vraiment en 1797. La voici de nouveau à Paris où elle fait pression sur Barras pour que son ami Talleyrand soit nommé ministre des Relations extérieures. Elle approuve à contre-cœur le coup d’Etat de Fructidor, « une nécessité » dit-elle, pour sauver la république, mais pas la répression qui suit. Surtout, elle s’enflamme, avant de le connaître, pour le héros du jour : le jeune général Bonaparte, qui est en train de se couvrir de gloire en Italie.  On vante son courage, son désintéressement, son amour de la liberté ; on le dit ami des philosophes, un lecteur d’Ossian qui, la guerre finie, n’ambitionne que de vivre en simple citoyen, tel un nouveau Cincinnatus, dans une retraite studieuse. On pare toujours les vainqueurs de toutes les vertus, et c’est encore mieux si elles sont antiques. La gloire des autres intéresse Mme de Staël parce qu’elle y aspire elle-même. Avant même d’avoir l’occasion de le rencontrer, on sait qu’elle a écrit au général plusieurs lettres dithyrambiques  dans lesquelles elle ne lésinait pas sur les comparaisons: « Vous êtes à la fois Scipion et Tancrède, alliant les vertus simples de l’un aux faits brillants de l’autre. »

Allons-nous assister à une version nouvelle du combat de Tancrède et de Clorinde ?

Elle exulte quand elle apprend que son amant Benjamin Constant a été pressenti par Bonaparte pour faire partie de la commission chargée d’organiser l’Italie libre.

            Seulement, la pauvre Mme de Staël se fait beaucoup d’illusions. Bourrienne, dans ses Mémoires, raconte qu’il a été plusieurs fois témoin de ses avances à Bonaparte. Celui-ci lui lisait en riant des fragments de ces fameuses lettres : « Bourrienne, concevez-vous rien à toutes ces extravagances ? Cette femme-là est folle ! » Le grand mot est jeté ! Il n’a pas fini d’apparaître dans la bouche du guerrier.

            Il n’est pas interdit de penser qu’à cette époque Mme de Staël ambitionnait un rôle, celui de conseillère du grand homme, et peut-être un peu plus. Elle lui aurait écrit que c’était une « monstruosité que l’union du génie à une petite insignifiante créole, indigne de l’apprécier ou de l’entendre ». Quand on sait l’amour sincère que notre guerrier portait à Joséphine, malgré ses légèretés et ses infidélités, anciennes ou récentes, ce n’était pas très habile d’écrire de telles choses. Tancrède se rebiffe : « O là ! Une femme bel esprit, une faiseuse de sentiment, se comparer à Joséphine ! Bourrienne, je ne veux pas répondre à de pareilles lettres. » Pas de doutes, les germes de la mésentente sont déjà semés !

Rencontrant un jour Augereau, Mme de Staël se précipite vers lui et lui demande avec avidité s’il est vrai que Bonaparte songe à se faire couronner roi de Lombardie. Et Augereau de lui faire cette réponse admirable : « Non, madame, c’est un jeune homme trop bien élevé pour cela ! »

Le malentendu s’approfondit dès le retour du général victorieux en France. Celui-ci jusqu’ici avait ménagé la dame. Il devinait en elle une puissance avec laquelle il faudra compter, et tout en étant importuné de l’excès parfois gênant de son enthousiasme, il se gardait bien de la décourager.

Leur première rencontre eut lieu dans le salon de Talleyrand le lendemain même de son arrivée à Paris, le 15 frimaire an VI (5 décembre 1797). Mme de Staël vit entrer un homme petit, maigre, pâle, l’air fatigué. Cette apparition n’aurait pas dû l’émouvoir outre mesure, elle qui avait le don, par son verbe et son intelligence, de subjuguer et de dominer son monde. C’est le contraire qui arriva : « J’étais jeune alors, écrira-t-elle, (elle avait trente et un ans), ce qui peut excuser mon émotion, mais elle fut si vive que je ne trouvai pas de paroles pour lui répondre, quand il vint à moi pour me dire qu’il avait cherché mon père à Coppet, et qu’il regrettait d’avoir passé en Suisse sans le voir. »

Puis le général se détourna d’elle, comme s’il eût craint d’être entraîné dans un plus long entretien. Pour la première fois de sa vie, Germaine de Staël ressentit un trouble, une gêne, qu’elle n’avait jamais éprouvée en présence d’un autre homme. Elle s’était aperçue du premier coup qu’elle avait à faire à un personnage à nul autre pareil, qu’il lui serait probablement difficile de mener et d’influencer à sa guise, comme elle faisait de la plupart des autres.

Dès lors, au fil des événements qui suivirent ce premier contact, son antipathie ne devait pas cesser de croître. Cela ne l’empêcha pas de chercher encore à séduire son preux chevalier dans toutes les réceptions où elle le croisa avant son départ pour l’Egypte. Mais il s’agira plutôt de deux lutteurs qui s’observent de loin avec méfiance avant de s’affronter. Le fossé est d’abord d’ordre humain et culturel : Mme de Staël appartient au 18e siècle finissant ; elle s’est formée dans les salons de l’Ancien Régime, même si elle adhère à la philosophie des Lumières ; Bonaparte a surgi des camps de la Révolution ; il inaugure en quelque sorte le 19e siècle ; sa politesse est rude, son maintien gauche, sa philosophie pratique, son animosité contre les « idéologues » (on dirait aujourd’hui les « intellectuels ») instinctive. Le point noir de sa personnalité est son dédain des femmes, quand elles sortent de leur rôle domestique. Mme de Staël relève maintes anecdotes sur ce thème. Un jour, encore chez Talleyrand, elle lui demande : « Général, quelle est la femme qui, à vos yeux, a le plus de mérite ? » Et lui de répondre : « Madame, celle qui a le plus d’enfants. »

Une autre fois, elle est invitée chez le général Berthier, ministre de la guerre. On est déjà dans le Consulat, et elle sait que Bonaparte sera présent à la réception. Comme elle craint les grossièretés qu’il est susceptible de lui décocher comme à toutes les autres femmes qui ne lui plaisent pas, elle prépare avec soin les réponses qu’elle pourrait lui faire selon les questions qu’il lui posera, car, avoue-t-elle, « nul ne peut se promettre de n’être pas troublé en présence d’un tel homme. » Elle n’en fut pas moins prise au dépourvu. Le Premier Consul s’arrêta devant elle, fixa son décolleté et dit : « Madame, vous avez sans doute nourri vos enfants ? » Elle en resta muette et Bonaparte s’en alla en disant à son frère Lucien : « Tu vois, elle ne sait même pas dire oui ou non ! »

Germaine de Staël, qui se croyait investie d’une aura qui la protégerait des impertinences et du manque d’égard des hommes, fut profondément blessée de l’attitude qu’on dirait aujourd’hui machiste de Bonaparte. Elle l’agaçait profondément. Son côté bas-bleu, ses prétentions à la politique le faisaient sortir de ses gonds. Un jour, au cours d’un dîner chez l’abbé Sieyès, il se tourne vers elle : « Madame, je n’aime pas que les femmes s’occupent de politique.- Vous avez raison, général, mais dans un pays où l’on coupe la tête aux femmes, il est naturel qu’elles aient envie de savoir pourquoi. » Il ne répliqua pas à cette repartie sensée et spirituelle, mais rentré chez lui, il explosa : « Je lui ferai couper les cheveux et mettre dans un couvent. »

Il est clair que Germaine de Staël n’était pas « le type » de femme qui convenait à Bonaparte. Ne l’intimidant pas par son esprit et son éloquence, elle pouvait encore moins le séduire par son physique lourd et ses traits épais, hormis ses yeux noirs auxquels se bornaient les compliments. Un musicien allemand, à Paris au moment du Consulat, notait : « L’ensemble de sa personne donne l’impression d’une nature vigoureuse, animée, plus virile que féminine. »


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Mme de Staël avait accepté le 18 Brumaire par crainte de voir revenir les Jacobins qui la détestaient, et dont le triomphe l’aurait obligée à reprendre immédiatement le chemin de Coppet. Pour elle, il s’agissait de terminer la Révolution. Mieux valait un général qui promettait l’ordre, la paix et la liberté, que le maintien d’un Régime, - le Directoire -, qui avait organisé l’anarchie, la corruption et l’arbitraire ! D’ailleurs, tous ses amis du moment, gens de plume comme elle : les Sieyès, Chénier, Daunou, Cabanis, et autres Benjamin Constant, sont en ce jour crucial du côté de Bonaparte. « Le salut de la République vaut bien un coup de force », murmurent-ils en choeur ! Le coup de force accompli, leur tactique consistera à se faire bien voir du Premier Consul dans le but d’entrer dans les rouages du nouveau régime pour le dominer et l’orienter selon leurs vues, c’est-à-dire dans le sens d’un parlementarisme à l’anglaise. De ce dispositif, Mme de Staël espère bien  tirer les ficelles !

Malheureusement, tous ces gens étaient bien naïfs, s’ils ont réellement cru qu’ils pourraient « manipuler » Bonaparte comme un vulgaire politicien. Celui-ci, plus habile qu’ils ne le croyaient, s’était gardé de révéler ses intentions et ménageait tous les partis jusqu’au jour où il se sentirait assez fort pour mettre tout le monde au pas !        

 L’euphorie fut de courte durée, en effet. 1800 arrive. Le Consulat s’organise. Survient le premier incident.

 Poussé par son amie Germaine de Staël, - elle-même soutenue par Joseph Bonaparte avec qui elle entretient les meilleures relations -, Benjamin Constant fait antichambre chez le Premier Consul pour être nommé au Tribunat qui constitue avec le Corps législatif l’apparence parlementaire du nouveau pouvoir. Bien que méfiant, mais soucieux de ne pas se mettre trop vite à dos le « clan » de Mme de Staël, Bonaparte accepte Constant au Tribunat. Immédiatement celui-ci jette le masque. Napoléon aura ce mot : « A onze heures du soir, il suppliait encore à toute force ; à minuit, et la faveur prononcée, il était déjà relevé jusqu’à l’insulte. »

Sans plus attendre, Mme de Staël s’agite, discute, intrigue. Le Premier Consul commence à s’inquiéter de Mme de Staël, et Mme de Staël commence à s’inquiéter pour la liberté.

Le 11 nivôse an IX (1er janvier 1800), le Tribunat s’assemble. Dès les premières séances, les critiques, les réserves, les escarmouches surgissent.  Le 15, Constant monte à la tribune et, prenant prétexte de la discussion sur le vote des projets de loi, accuse le gouvernement, en termes enflammés, de vouloir appliquer sa politique en passant par-dessus la tête des chambres. Le discours fait grand bruit. Le Premier Consul entre dans une violente colère : « Ils sont là-bas douze à quinze métaphysiciens bons à jeter à l’eau ! C’est une vermine que j’ai sur mes habits, mais je la secouerai ! Il ne faut pas qu’ils se figurent que je me laisserai attaquer comme Louis XVI ! »

Pour Bonaparte, il ne fait pas de doute que l’inspiratrice de cette agitation est Mme de Staël. Il sait qu’elle réunit dans son salon tous les opposants notoires au nouveau régime. Mais la « conspiration » staëlienne  échoue. Constant a tapé trop fort, et la presse – actionnée en sous-main par Bonaparte et son ministre de l’Intérieur Fouché -  se déchaîne. Dans l’une des feuilles de l’époque, on peut lire ces lignes délicates : « Ce n’est pas votre faute si vous êtes laide, mais c’est votre faute si vous êtes intrigante. Corrigez-vous promptement, car votre règne n’est plus de ce monde. Vous savez le chemin de la Suisse ; essayez-y encore un voyage, si vous ne voulez pas que mal vous arrive. Je vous ai jugée, j’ai jugé vos talents. C’est depuis que vous êtes arrivée que tout va chez moi à la débandade. Emmenez votre Benjamin. Qu’il aille essayer ses talents dans le sénat suisse. Qu’il se garde de venir troubler un peuple qui est las de ses manœuvres et des vôtres. J’ai dit. »

Mme de Staël prend peur. Elle voit la menace de l’exil peser à nouveau sur elle. Fouché la convoque et lui « conseille » poliment de s’éloigner un moment de Paris, juste le temps que la tempête s’apaise. Elle part se réfugier dans ses terres de Saint-Ouen.

Mais le combat est engagé, malgré son désir de « recoller les pots cassés » avec Bonaparte. C’est qu’elle garde l’espoir chevillé au corps de prendre toute sa place dans la nouvelle ère qui s’ouvre. Les pots resteront cassés. A son frère Lucien qui prend sa défense, et lui affirme qu’elle est prête à l’adorer, le maître répond : « Ah ! C’est trop ! Je ne me soucie pas de ces adorations-là ; elle est trop laide ! »

Quelque semaines plus tard (avril 1800), Germaine publie son livre De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, qui est aussitôt interprété  comme une défense des « idéologues », ces derniers étant, comme on le sait, la « bête noire » de Bonaparte. Après l’incident du Tribunat, cette publication aggrave encore un peu plus la méfiance de l’hôte des Tuileries à l’égard de la fille de Necker. Mais, pour l’heure, son esprit est occupé ailleurs.


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Au printemps de 1800, Bonaparte part à nouveau guerroyer en Italie, non sans garder un œil vigilant sur la situation intérieure, car cette nouvelle campagne a mauvaise presse. Cependant, sur les instances de ses frères Joseph et Lucien, qui sont restés amis de la baronne, il accepte de rencontrer Necker à Genève, - rencontre qualifiée « d’aimable » de part et d’autre, sans plus. Trop de différence dans les caractères et les conceptions séparent les deux hommes. A Sainte-Hélène, Napoléon dira à Las Cases qu’il n’avait vu qu’ « un lourd régent de collège bien boursouflé. » Mais au moins le résultat de l’entretien fut d’assurer à Mme de Staël pour quelque temps encore le séjour de la France.

Séjour bien fragile ! Un matin, la rumeur court que Bonaparte a perdu la bataille. Aussitôt, le clan Staël exulte et parle de former un gouvernement provisoire. Le soir on apprend la victoire de Marengo (14 juin 1800). Bien entendu, le Premier Consul est au courant du « complot ». Il accourt en poste. Le 2 juillet, en pleine nuit, il rentre aux Tuileries. Le 3, à l’aube, il convoque Fouché et tonne : « Me croient-ils un Louis XVI ? Qu’ils osent, et ils verront ! …Je ferai rentrer tous ces ingrats, tous ces traîtres dans la poussière…Je saurai bien sauver la France en dépit des factieux et des brouillons ! »

Germaine de Staël est consternée. Elle balance entre deux attitudes contradictoires : d’une part, elle veut à tout prix se rapprocher de Bonaparte, d’autre part elle souhaite la défaite de la France ! Elle prononce cette phrase choquante : « Le bien de la France exigeait qu’elle eût alors des revers. »

Mais pour l’heure, le bien de la France n’est pas de son côté : le prestige du Premier Consul est au plus haut, surtout après le 24 décembre 1800 où il échappe à une tentative d’assassinat rue Saint-Nicaise alors qu’il se rendait à l’Opéra pour écouter la Création de Haydn. Deux autres événements vont porter sa popularité à son comble : la paix d’Amiens avec l’Angleterre et le Concordat.  Cependant, son « despotisme », comme dit Mme de Staël, ne cesse de s’affermir :il supprime toute une série de journaux, exile d’anciens jacobins, et chasse du Tribunat une vingtaine de comparses de la « coterie », à commencer par Benjamin Constant. Germaine, ulcérée, se répand en épigrammes mordantes sur l’hôte des Tuileries qu’elle qualifie « d’idéophobe » (en réponse à son mot favori « d’idéologue »). Bonaparte dit à son frère Lucien : « Conseille-lui de ne pas se mettre en  travers de ma route, sinon je la romprai, je la briserai ! »

L’annonce du Concordat avec l’Eglise catholique  aiguise encore un peu plus le dépit de Germaine. Elle aurait accepté une religion d’Etat, mais en bonne calviniste genevoise, à condition que ce soit la religion… protestante !

Tous ces éléments se conjuguent pour lui inspirer l’idée la plus mauvaise qui soit : une conspiration ! Cette fois-ci, elle fait appel à des généraux qui, pour une raison ou pour une autre, sont jaloux du Premier Consul : le plus fameux d’entre eux n’est autre que Bernadotte. Le complot est éventé. Au printemps de 1802, la plupart des comploteurs sont arrêtés et enfermés, sauf Bernadotte qui, outre le fait qu’il est indécis et peu téméraire, est le beau-frère de Joseph Bonaparte. Il est épargné. Le maître préfère étouffer l’affaire, mais sa décision est prise d’éloigner l’inspiratrice du complot sous le premier prétexte.

Le Consulat à vie est proclamé le 2 août 1802. Le 10 paraît  l’ouvrage de Necker intitulé Dernières vues de politique et de finances, que Bonaparte juge à juste titre comme une critique en règle de son régime : pour lui, la main qui a tenu la plume est moins celle de  Necker que celle de sa fille. Du haut de sa puissance, il laisse tomber son décret : « Jamais la fille de M. Necker ne remettra les pieds à Paris. »    

  Celle-ci, comme tous les ans, passait son été à Coppet. Inquiète, déçue dans ses ambitions politiques, elle s’étourdit en s’entourant de cinquante personnes à la fois dans son salon ou à sa table, en discourant, en jouant la comédie, et surtout en écrivant son premier roman, Delphine.

 Le livre paraît en décembre 1802 : En un instant, il est dans toutes les mains, on ne parle que de lui. La personnalité de son auteur n’est pas pour rien dans ce succès prodigieux : les persécutions dont elle est l’objet, ses démêlés avec Bonaparte, le demi-exil dans lequel elle vit à Coppet, tout contribue à exciter autour d’elle la curiosité, la sympathie ou la haine.

Un gazetier du temps ironise : «Savez-vous pourquoi il n’y avait personne avant-hier ni hier aux spectacles ; pourquoi, aujourd’hui dimanche, il y aura très peu de monde à la messe ; pourquoi les fiacres se plaignent de n’avoir rien à faire depuis deux jours ; pourquoi presque toutes les voitures sont restées sous la remise ; pourquoi, enfin, il y a de moins en moins de monde dans les rues ? C’est que tout Paris s’est renfermé pour lire le nouveau roman de Mme de Staël-Holstein. »    

 Bonaparte, lui, ne veut pas entendre parler de ce roman parce qu’il lui est apparu comme un pamphlet contre l’Eglise catholique –au moment où il la rétablit -, un éloge des Anglais – au moment où il s’apprête à dénoncer le Traité d’Amiens et à préparer l’invasion de l’Angleterre -, et une exaltation de la liberté, bien pire, du divorce ! L’avertissement tombe : « J’espère que les amis de Mme de Staël l’ont avisée de ne pas venir à Paris ; je serais obligé de la faire reconduire à la frontière par la gendarmerie. »

A Coppet, Mme de Staël reçoit des conseils de prudence de ses amis, toujours les mêmes : Mathieu de Montmorency, Mme Récamier, Benjamin Constant... Mais elle est têtue, elle veut aller à Paris. Elle pense toujours que le centre du monde est Paris : Il faut donc qu’elle y soit.

Au début d’octobre 1803, elle prend la route et vient s’installer dans le petit village de Maffliers, près de l’Isle Adam, à quelques lieues de Paris. Bonaparte apprend sa présence, et sait qu’elle vient clandestinement à Paris voir ses amis. Un matin, un gendarme se présente à Maffliers : Germaine le reçoit dans le jardin. Elle est toute surprise de se trouver en présence d’un monsieur à la mine avenante, policé, tout de gris vêtu. Il lui exhibe galamment l’ordre de se retirer dans les vingt-quatre heures à quarante lieues de la capitale Elle le prie de bien vouloir lui laisser trois jours pour régler ses « affaires ». Le gendarme s’incline, mais l’informe qu’il ne peut la quitter  jusqu’à son départ.

Fouché avait eu la délicate attention d’envoyer à la baronne le policier le plus « littéraire » de France. Dans la berline, ce dernier lui fait des frais et disserte sur ses œuvres :

- « Vous voyez où ça mène, monsieur, d’être une femme d’esprit ! », lui répond-elle.

 La rupture définitive avec Bonaparte date de ce moment. Drapée dans son statut d’exilée à vie, elle va personnifier devant l’Europe entière la liberté luttant contre le despotisme, le droit contre la force, le sentiment national contre l’asservissement des peuples. Que faire ? Où aller ? Elle hésite. Finalement, au lieu de rejoindre Coppet, elle se résigne à demander ses passeports pour l’Allemagne. Joseph communique sa demande à son frère. Le Premier Consul est ravi de son choix. Pourvu qu’elle soit loin de Paris, c’est tout ce qu’il demande !


*    *    *

Le 19 octobre 1803, après d’ultimes tentatives pour rester en France, Mme de Staël prend la route de l’Allemagne, accompagnée de Benjamin Constant et de ses deux enfants, Auguste et Albertine.

Je ne m’étendrai pas sur ce voyage, pourtant une étape essentielle dans sa carrière, car cela nous entraînerait trop loin hors du cadre de cette conférence. Disons que Mme de Staël était intriguée depuis longtemps par ce pays (où plutôt « les » pays allemands) dont elle ne connaissait encore bien ni la langue ni la littérature.

La ville qui l’attire le plus, celle qui lui fera oublier ses préjugés sur ces Allemands à l’esprit supposé lourd et provincial, c’est Weimar, la Weimar de Wieland, de Goethe et de Schiller, en quelque sorte « l’Athènes » de l’Allemagne. Elle y passera comme une tornade, laissant ses interlocuteurs rompus de fatigue après des discussions sans fin et des interrogatoires en règle sur tous les sujets. Goethe, prévenu de son arrivée, avait hésité longtemps avant de l’affronter. Il s’était fait porter pâle : il redoutait la « philosophe française », ce bas-bleu, cette bavarde dont tout le monde lui rebattait les oreilles ! Finalement, il prend son courage à deux mains et ose venir croiser le fer avec elle, mais bientôt il explose et se referme :

« Vous tombez comme une bombe, lui dit-il, vous m’étourdissez par un coup violent et vous voulez qu’aussitôt on siffle votre petite chanson et qu’on saute d’un sujet à l’autre ! …Vous êtes incapable de sympathies réelles ! »

Et Goethe de se retirer majestueusement sur son Olympe.

Schiller donne le coup de grâce :

« Elle veut tout savoir, tout comprendre, et ce qu’elle ne comprend pas, elle décrète que ça n’existe pas. Elle a la superficialité des Français. Elle n’entend pas mieux la poésie que la philosophie. » 

A Berlin, Germaine de Staël est reçue comme une reine, la reine de l’opposition à Napoléon. La cour lui fait bon visage,  les réceptions et les bals en sont honneur se succèdent, mais Berlin la touche moins que Weimar : pour elle, c’est la médiocre copie des mœurs françaises, avec plus de raideur et de gaucherie. Elle y fera cependant l’emplette d’une des rares personnalités intéressantes de la ville, le philosophe Auguste-Guillaume Schlegel, qu’elle va accrocher à son char et qu’elle élèvera au rang de précepteur de ses enfants.

L’annonce de la mort de son père, survenue le 10 avril 1804, l’oblige à écourter son séjour. Elle perd un être qu’elle a toujours idolâtré. Elle rentre précipitamment à Coppet où elle se livre à des scènes de désespoir sur le corps de son père devant sa cour atterrée.

Et pourtant, dans le même temps, cette femme, dans son incroyable naïveté, espère toujours que Bonaparte va la rappeler ! Elle pense que le couronnement sonnera l’heure du retour en grâce des bannis. Le couronnement passe, les bannis ne sont pas rappelés !

Alors, déçue, triste, la haine au cœur, cette fois elle prend la route de l’Italie. L’Empereur, une fois de plus, est enchanté : Mme de Staël sera loin de Paris, c’est l’essentiel ! Et il lui sera plus difficile de faire autant de bruit qu’en Allemagne car l’Italie que le vainqueur de Marengo a délivrée de l’occupation autrichienne lui est plus favorable. Il doit bientôt se faire couronner à Milan. Il donne des ordres pour que la baronne soit partout bien reçue.

Mais L’Italie ne  plait pas à notre voyageuse. Il y a trop de prêtres et de mendiants, pas assez d’intelligence, pas assez de dignité : tout cela choque la protestante, la philosophe de la raison et de la liberté.

Mme de Staël n’est pas une artiste : à Rome, elle déclare qu’elle donnerait le Colisée et la Chapelle Sixtine pour une bonne constitution. La nature lui est indifférente, sauf à Naples où elle fait l’excursion du Vésuve, et s’extasie devant une des plus belles baies de l’univers. Elle parcourt les ruines de Pompéi et d’Herculanum, se rend à Pouzzoles et Misène, autant de sites qui lui donneront l’idée de son deuxième roman Corinne. Corinne, c’est bien entendu Germaine de Staël elle-même, telle qu’elle sera immortalisée dans le célèbre tableau de Gérard où on la voit perchée sur le cap Misène, les yeux au ciel, un luth à la main, en train de chanter ces lieux abandonnés devant les marins et les paysans accourus pour l’entendre. Le tableau est joli, mais au total, l’Italie aura ennuyé notre Corinne et en juin 1805, elle est de retour à Coppet.


*    *    *

Un des résultats du voyage en Italie fut donc ce roman de Corinne dont la rédaction occupa une partie de l’année 1805. Toujours confinée à Coppet, et bien qu’entourée d’une petite cour d’adulateurs, Mme de Staël boue d’impatience de s’en échapper. Sourde aux conseils de prudence que ne cesse de lui prodiguer son entourage, elle veut revenir en France : elle rêve encore et toujours de Paris.

Advienne que pourra ! Le 19 avril 1806, elle quitte Coppet. Elle sait qu’elle ne doit pas approcher de Paris de plus près que quarante lieues. Elle s’installe au château de Vincelles près d’Auxerre. Malgré les scènes de ménage avec son énième amant, Prosper de Barante, elle s’y ennuie très vite : « Il n’y a pas un chat à voir, dit-elle, …c’est une véritable Scythie. » Elle supplie ses amis de la sortir de là.

Tous se mettent en quatre : Constant, bien entendu, toujours prêt à se sacrifier malgré les rebuffades qu’elle lui inflige, Mathieu de Montmorency, Mme Récamier... ils sollicitent, font antichambre, agitent les ministres, mais rien n’y fait. Le maître reste intraitable.

La dame se console en absorbant de l’opium ! Comme elle est incapable de se tenir en place, elle court les grands chemins en chaise de poste, mais, telle la chèvre de M. Seguin, elle revient,  désespérée, à son piquet de Vincelles.

            Le 14 septembre 1806, elle quitte Auxerre pour Rouen avec ses enfants et sa cour : son arrivée fait sensation comme chaque fois qu’elle apparaît dans un lieu nouveau. Cependant, - une fois n’est pas coutume -, comme elle demeure tranquille,  Fouché l’autorise à résider à quelque douze lieues seulement de la capitale, au château d’Acosta, près d’Aubergenville, chez le comte de Castellane. Bien entendu, cette indulgence soudaine a ses raisons : Napoléon est en train de jouer son empire, loin de Paris, dans les plaines de la Prusse, à Eylau, et Friedland. Fouché se dit que, dans les circonstances présentes, il est plus prudent de se garder plusieurs fers au feu.    Le maître, bien entendu, connaît son ministre sur le bout des doigts. Il lui rappelle ses ordres sans ménagement. : « Ne laissez pas approcher de Paris cette coquine de Mme de Staël ! », « Vous devez veiller à ce qu’elle  n’approche pas de Paris à moins de quarante lieues », etc.

Après la lecture d’une lettre particulièrement malveillante et critique à son égard, l’empereur tonne :

« …vous verrez par cette lettre quelle bonne Française nous avons là ! Cette femme est un vrai corbeau… elle se repaît d’intrigues et de folies… Je ne vous dis pas les projets déjà faits par cette ridicule coterie, en cas qu’on eût le bonheur que je fusse tué, un ministre de la Police devant savoir cela. Tout ce qui me revient de cette misérable femme mérite que je la laisse dans son Coppet, avec ses Genevois et sa maison Necker. »

Il sait par ses espions particuliers qu’elle est allée discrètement à Paris, qu’elle y a vu ses amis, qu’elle s’est promenée au clair de lune, dans la ville endormie, suivie dans l’ombre par des policiers. On voit d’ici le tableau, qui aurait réjoui un Dumas ou un Hugo !

L’Empereur morigène son ministre : « Quoique à 500 lieues de la France, je sais mieux ce qui s’y passe que le ministre de la Police. »

Au même moment (on est en avril 1807), Mme de Staël fait paraître son grand roman, Corinne.

 Dans son incurable naïveté, elle s’imagine que ce livre va faire fléchir l’Empereur, la faire rentrer en grâce. C’est le contraire qui se produit : l’ouvrage est envoyé au guerrier sur les champs de bataille de Prusse : il ne fera que l’irriter un peu plus. Après l’avoir ouvert, il le rejette en clamant que c’est un ouvrage antifrançais, anglophile, écrit par une idéologue, - injure suprême dans sa bouche, comme on sait !

Plus de rémission !  Mme de Staël doit rentrer au plus tôt dans son bercail suisse. A la tête de son caravansérail, Elle quitte d’Acosta, penaude, déçue et de mauvaise humeur. A Coppet, la vie reprend avec les hôtes ordinaires ou de passage. Leur point commun, leur signe distinctif, c’est leur haine de Napoléon, le fossoyeur des nations, l’oppresseur des libertés, le contempteur de toute culture véritable.

Chateaubriand s’est joint au chœur des Erinnyes de Coppet en lançant, dans un article fameux cette tirade frappée comme du Cicéron : « Lorsque, dans le silence de l’abjection, l’on n’entend plus retentir que la chaîne de l’esclave et la voix du délateur ; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu’il est aussi dangereux d’encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l’historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C’est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l’Empire… »

Cette phrase vaudra à son auteur d’être chassé de Paris, à défaut d’être sabré sur les marches des Tuileries, comme le maître des lieux, paraît-il, en avait eu envie. Chateaubriand se contentera prudemment d’aller se cacher dans une chaumière appelée la Vallée-aux-Loups, à trois ou quatre lieues de Paris. Son sort sera moins dur que celui de Mme de Staël, mais cette dernière n’en sera pas moins contente de pouvoir rajouter à sa troupe une recrue de choix.

Mme de Staël pense  que tout espoir est perdu pour elle de revoir Paris.

Cependant, bien que confinée dans son château et étroitement surveillée, elle sent grandir son rôle : dans cette Europe impatiente de secouer ses chaînes, elle apparaît de plus en plus  comme une protestation vivante contre la tyrannie : elle est ce que sera plus tard pour les républicains de France le grand exilé de Jersey et de Guernesey. Tout se qui souffre du despotisme, individus et nations, se tourne vers Coppet : là se tient vraiment le grand foyer spirituel de la résistance européenne.

Elle ne supporte plus sa situation « d’enfermée dehors ». Il faut qu’elle se résigne à la persécution ou qu’elle se taise : or elle ne veut pas se taire. Elle s’est attelée à son grand œuvre sur l’Allemagne, tout en songeant à quitter l’Europe devenue invivable. Elle pense à aller s’installer en Amérique avec ses enfants. Finalement, c’est en …France encore et toujours qu’elle veut revenir : « C’est à la France que je dois ma gloire, c’est à Paris que doit paraître mon livre. » Celui-ci est achevé au printemps de 1810. 


Malgré les craintes de son entourage, car on sait que la police veille, elle franchit la frontière à la mi-avril 1810 et vient s’installer au château de Chaumont-sur-Loire, une splendide résidence historique qu’ont habitée le cardinal d’Amboise, Diane de Poitiers, Catherine de Médicis, et qui lui est prêtée par un riche homme d’affaires, parti pour quelque temps aux Etats-Unis. Elle a l’intention d’y rester un mois ou deux. En fait, elle compte secrètement sur la clémence de l’Empereur, qui vient de convoler avec Marie-Louise, pour prolonger son séjour, et, qui sait, obtenir  l’autorisation de rester définitivement en France.

Mais rien n’est jamais discret dans la vie de Mme de Staël. Elle arrive à Chaumont avec ses adulateurs habituels : l’inévitable Benjamin Constant, Mme Récamier, aux pieds de laquelle soupire le jeune Auguste de Staël, Prosper de Barante, Schlegel, la caution germanique de la coterie, Miss Randall, une vieille anglaise laide, appelée « porc-épic », Mathieu de Montmorency, qui prêche la vertu à tout le monde… sans oublier les amis de Paris qui se succèdent.  Et la vie reprend comme à Coppet : la châtelaine temporaire organise les journées selon ses goûts impérieux, tient salon, parle, écrit, organise des jeux, des concerts, monte des pièces de théâtre (souvent les siennes), gourmande les paresseux ou les tièdes qui ne « participent » pas assez.

Une fois de plus, elle ne se rend pas compte du bruit qu’elle fait. Quand elle traverse un village avec son cortège, tous les habitants se mettent aux portes pour la voir passer. Elle a l’art de s’attirer la foudre : au lieu de se contenter de vivre tranquille dans la retraite, en corrigeant les épreuves de son livre, elle joue à l’impératrice, compromet le préfet de Blois, M. de Corbigny, qui a eu l’imprudence de l’inviter à déjeuner, va à l’Opéra à Blois, nargue le pouvoir…  Napoléon a fait grâce à certains opposants, pas à Mme de Staël.

 Le 3 juin 1810, Fouché, jugé décidément trop indulgent, est remplacé à la Police par Savary, duc de Rovigo. Avec ce dernier, toute souplesse, toute indulgence sont exclues. Il est l’âme damnée de son maître qui dit de lui : « Si j’ordonnais à Savary de se défaire de sa femme et de ses enfants, je suis sûr qu’il ne balancerait pas. »

Le 25 septembre, Savary adresse à Corbigny l’ordre d’inviter Mme de Staël à se mettre en route dans les quarante-huit heures, soit pour Coppet, soit pour un port où elle devra s’embarquer pour l’Amérique.

Mais il y a pire : le préfet reçoit en outre l’ordre de se faire remettre le manuscrit et les épreuves de l’ouvrage sur l’Allemagne, tandis qu’à Paris Savary fait mettre les scellés sur les planches et les feuilles déjà imprimées.

Affolement dans la petite colonie. Cris et larmes de Mme de Staël. Elle s’arrangera pour ne remettre qu’une « mauvaise » copie de l’Allemagne à Corbigny qui, en galant homme,  voudra bien s’en contenter.

En prenant connaissance de l’ouvrage, Napoléon y trouva prétexte à nouvelles colères. Il ne peut supporter qu’une fois de plus, comme dans Corinne, Mme de Staël donne l’Angleterre en exemple au monde entier, et qu’elle y exalte le génie de l’Allemagne qu’elle juge supérieur à celui de la France. Rovigo, fidèle interprète de son maître, lui écrit :

« …votre exil est une conséquence naturelle de la marche que vous suivez constamment depuis plusieurs années. Il m’a paru que l’air de ce pays ne vous convenait point, et nous n’en sommes pas encore réduits à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez. »  

Malgré l’ordre reçu, Mme de Staël cherche opiniâtrement à prolonger son séjour en France,.

Ses deux fils, Auguste et Albert, font une dernière tentative : ils sollicitent directement une entrevue avec le maître de l’Europe à Fontainebleau. Là, on leur déclare que s’ils persistent à rester dans la ville, ils seront arrêtés. Ils reviennent en larmes.

C’est fini. Le 6 octobre, tandis que l’Empereur ordonne que l’ouvrage soit mis au pilon, Mme de Staël, meurtrie et découragée, suivie de sa cour, tel un cortège funéraire qui porterait en terre non un corps mais un livre, reprend le chemin de Coppet.


*    *    *

Dès son retour, Napoléon fait entourer sa propriété d’une garde vigilante.  Tous ses faits et gestes seront dorénavant sévèrement contrôlés et rapportés ; ses lettres, bien entendu, continueront à être soigneusement ouvertes. Elle est recluse dans son château comme dans une prison. Il lui est interdit de s’y éloigner à plus de deux lieues. L’Empereur, apprenant que son grand ami, le tuteur de ses enfants, le comte Mathieu de Montmorency, est venu la voir, il le fait interner. La courageuse Juliette Récamier qui, en dépit des avertissements qu’elle avait reçus, avait fait le voyage de Suisse, est priée de se retirer à Châlons-sur-Marne. En Jupiter tonnant, sa majesté impériale veut définitivement anéantir Coppet, ce foyer d’agitation animé par une « folle ».

La situation est devenue intenable. Le 23 mai 1812, à deux heures de l’après-midi, Mme de Staël monte en voiture de l’air le plus naturel du monde, un éventail à la main, entourée de ses deux enfants Auguste et Albertine. Il s’agit en apparence d’une simple promenade : robe légère, ombrelle, pas de bagages. Les gardes postés aux environs de la propriété n’y voient que du feu et laissent passer la voiture. « La baronne se promène », disent-ils.

Mais, dès que la voiture est hors de leur vue, Mme de Staël donne l’ordre au cocher de fouetter ses chevaux :  nos fuyards ne  s’arrêteront plus de rouler jusqu’à Vienne, où ils arrivent le 12 juin après avoir fait étape à Berne, Zurich, Munich, Salzbourg. Son fils Albert suivra le lendemain de la fuite avec les bagages. Mme de Staël est parvenue à tromper la surveillance de ses anges gardiens, et la nouvelle de son évasion ne sera connue que le 2 juin suivant.

Alors commença à travers l’Europe une extraordinaire odyssée qui acheva de hisser Mme de Staël au sommet de la gloire.  Elle qui ne rêvait de vivre que parmi les plus grands noms de l’aristocratie européenne et les gens à talent, fut comblée. A Vienne, elle fut reçue en triomphe par la haute société, mais avec gêne par le gouvernement qui ne pouvait oublier que Napoléon avait épousé en secondes noces une princesse autrichienne ! Très vite, les autorités lui font comprendre qu’elle est encombrante, et que le mieux serait qu’elle parte. Alors, de Moravie en Galicie, de Galicie en Pologne, à travers des pays inondés de mendiants et d’espions, elle parvient à la frontière russe qu’elle franchit le 14 juillet en jurant qu’elle ne remettra plus les pieds dans aucun pays d’Europe soumis d’une manière ou d’une autre au despote corse.

Au même moment, comme si elle était lancée à sa poursuite, la grande armée vient, elle aussi, de pénétrer sur le territoire russe. Pour l’éviter, Germaine de Staël, fuyant au galop de sa chaise de poste, fait un grand détour de deux cents lieues par Kiev et Moscou avant d’atteindre Saint-Pétersbourg. Partout, sur son passage, les gentilshommes des villes traversées accourent à son auberge pour la saluer et la complimenter sur son courage.

Elle arrive à Moscou le 2 août  1812; l’empereur Alexandre est parti la veille pour Saint-Pétersbourg. La grande armée est déjà à Smolensk On imagine que les Moscovites n’ont pas trop l’esprit aux mondanités. Elle ne verra que le fameux Rostopchine. Il la reçoit à dîner dans sa maison de campagne qu’il incendiera lui-même sans hésiter, à l’approche de l’armée napoléonienne. 

A Pétersbourg, où Mme de Staël parvient le 13 août, les représentants de toutes les nations en guerre contre Napoléon se pressent dans les salons de l’hôtel où elle est descendue. Ce n’est pas par son physique qu’elle les subjugue: celui-ci ne s’est pas amélioré. Ils voient une grosse femme de cinquante ans, vêtue sans grâce d’une manière peu conforme à son âge, les dents du haut de plus en plus en avant, le teint de plus en plus bistré. Son ton, non plus, ne séduit pas : certes, son éloquence fascine, ses idées enthousiasment et confortent chacun dans son hostilité au despote, mais on trouve ses propos trop longs et ses manches trop courtes. Mme de Staël eut deux entretiens avec le Tsar Alexandre, dont elle sortit ravie : le tsar l’avait flattée, lui avait dit qu’elle était une « puissance » ! Il lui parla comme à un chef d’Etat. Cela suffit pour la convaincre qu’Alexandre était le plus grand prince du monde, le plus chevaleresque, le plus digne de vaincre Napoléon !

Le 7 septembre 1812, Mme de Staël s’embarque pour la Suède, où elle arrive le 24 sur un bateau de pêche, fourbue et transie, après avoir fait naufrage sur l’île d’Aland. Elle y retrouve son ancien ami Bernadotte à qui la lie depuis le Consulat une haine commune pour Napoléon. Comme d’habitude, elle s’agite, reçoit, donne des bals : dans la joute finale qui s’annonce, elle  veut tenir  un grand rôle, conseiller le nouveau souverain du pays, ce qui ne manque pas d’horripiler les diplomates Suédois chargés de cette fonction !  

A partir de ce moment, elle  échappe définitivement aux griffes de Napoléon. Elle passe l’hiver à Stockholm, et le 18 juin 1813, elle est à Londres où, comme partout, elle est reçue en triomphe par la high society, la seule qu’elle daigne connaître et fréquenter.         

Le livre capital, De l’Allemagne,  paraît à Londres en juillet 1813, alors que s’approche le moment où l’Empereur va devoir affronter les nations de toute l’Europe coalisées contre lui. Le livre a un succès énorme. Il aide l’Allemagne à prendre conscience de sa force et de son unité, et confortent tous les Européens dans leur rêve d’abattre le tyran. Germaine de Staël est au pinacle de la renommée.  Les journaux anglais la proclament « la première femme du monde » ; les ministres sont à ses pieds ; elle est l’amie du prince régent d’Angleterre, l’amie du Tsar Alexandre qui s’apprête à jouer les arbitres de la situation en Europe ; les Bourbons, qui ne l’aiment pas, qui détestent le souvenir de Necker, lui dépêchent des émissaires, sollicitent ses conseils. A la chute de l’Empire, l’opinion résumait la situation comme suit : « En Europe, il faut compter désormais avec trois puissances : l’Angleterre, la Russie, et Mme de Staël. »


*    *    *

Le 12 mai 1814, un mois après les Alliés, Mme de Staël fait sa rentrée à Paris. D’une certaine façon on peut dire qu’elle a gagné la partie contre son adversaire, mais elle est attristée du spectacle qui s’offre à ses yeux : certes, le tyran est tombé, mais elle ne voulait pas que sa chère France, celle qu’elle appelait « la terre natale de l’intelligence », soit piétinée  physiquement par des soudards venus des steppes de Russie et d’Europe centrale, - ce en quoi elle se montrait une fois de plus bien naïve si elle pensait que les vainqueurs allaient faire un distinguo entre Napoléon et la France. L’invasion lui déchire le cœur : « Ce coup est cruel, écrit-elle à son fils Auguste, tout Londres est ivre de joie. » Pour un peu la pitié, qui est aussi une de ses vertus, lui  ferait regretter le reclus de l’île d’Elbe!

 Et, de fait, pendant les Cent Jours, curieusement les rapports entre nos deux éternels ennemis s’adoucirent. En voici la raison : lorsque l’Empereur était à l’île d’Elbe, Mme de Staël avait eu vent que deux sicaires devaient s’y rendre pour l’assassiner. Son sang ne fit qu’un tour. De Coppet, la baronne vole chez son voisin Joseph Bonaparte, à Prangins, pour lui proposer d’aller elle-même prévenir l’exilé. Finalement la mission sera confiée à un personnage moins voyant. Mais l’Empereur s’en souviendra, une fois rentré aux Tuileries. Tout d’un coup, les tracas qu’il lui avait infligés au temps de sa puissance sont effacés : Mme de Staël peut aller et venir, publier à sa guise, etc. Pour un peu elle deviendrait l’ornement de cette deuxième phase de l’Empire qui prend un visage libéral avec l’Acte additionnel aux Constitutions de l’Empire concocté par l’ami Benjamin Constant, et qu’elle approuve. C’est que Napoléon veut se concilier toutes les opinions, toutes les influences, tandis que se prépare son ultime explication avec l’Europe. Mme de Staël avait-elle réellement l’intention de se rallier à l’Empire ? Des lettres l’attesteraient. Rien n’est moins sûr. La châtelaine de Coppet cherchait surtout à se faire (enfin !) rembourser les 2 millions de livres prêtées par son père au Trésor (qu’il soit royal, consulaire ou impérial !), et Napoléon le lui aurait promis, - façon peut-être d’« acheter » son ralliement. Cent jours n’auront pas suffi pour venir à bout de cette « transaction », si l’on peut dire.

Le rideau tombe une dernière fois sur le fracas des armes à Waterloo.  Mme de Staël réapparaît à Paris, le cœur plus serré que jamais au spectacle des cosaques campant sur les Champs-Elysées. Puis tout rentre dans l’ordre.  Les 2 millions seront (partiellement) restitués par Louis XVIII : Mme de Staël va pouvoir marier sa fille avec Victor de Broglie.

En fait, tout va mal : ce n’est pas le bonheur et le repos que elle trouve en rentrant, mais la mort. Les émotions, l’exil, les fatigues de toutes sorte endurées au cours de ses errances à travers l’Europe ont usé ses forces. Elle n’en peut plus.

Je ne peux résister à l’envie de terminer mon propos sur cette image tirée des Mémoires d’outre-tombe.

Le 28 mai 1817, Chateaubriand dîne chez Mme de Staël ; elle-même n’assiste pas au dîner, car elle est souffrante ; elle n’entend que des rumeurs de conversation, du fond de sa chambre où elle est couchée. Une personne est assise à côté de Chateaubriand : ni l’un ni l’autre ne se regarde ni ne s’adresse la parole pendant tout le repas ; A la fin, pourtant, François-René entend une voix très douce qui lui parle de la maladie de Germaine de Staël : il se retourne et voit l’image de la beauté. Ici je m’arrête : tout le monde aura reconnu ce que le style et le génie nous ont conté de la naissance d’un amour qui devait rester célèbre dans  la littérature romantique : celui de Chateaubriand et de Juliette Récamier.

Mme de Staël, qui avait connu tant d’amours tumultueuses, ne sut rien de cette nouvelle – et dernière - étape dans les affections de son amie : elle quitta cette terre un mois et demi plus tard, le 14 juillet 1817.

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Dernière modification : 04/12/2008
 
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